Le président Ouattara

Le 23 janvier 2026, le frère cadet du président, Téné Birahima Ouattara, a été nommé vice-Premier ministre chargé de la Défense par décret. Cent vingt-six jours plus tard, l’architecture exécutive ivoirienne révèle au grand jour la mécanique d’un transfert dynastique du pouvoir au sommet d’Abidjan.

À la résidence présidentielle de Cocody, le 23 janvier 2026, un décret signé en quelques minutes a redessiné toute la grammaire institutionnelle ivoirienne. Téné Birahima Ouattara, soixante-six ans, frère cadet d’Alassane Ouattara, jusque-là ministre d’État chargé de la Défense depuis le décès du Premier ministre Hamed Bakayoko en mars 2021, devient vice-Premier ministre dans le gouvernement Mambé II, fonction inédite dans l’histoire de la République ivoirienne depuis l’indépendance de 1960. Au-dessus de lui, Robert Beugré Mambé, soixante-douze ans, conserve la primature pour assurer la continuité administrative et apaiser les inquiétudes du patronat regroupé dans la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire. À ses côtés, vingt-neuf ministres, dont sept nouveaux entrants issus pour l’essentiel de la diaspora ivoirienne de Paris et de Washington, complètent un casting calibré pour la deuxième moitié du quatrième mandat présidentiel commencé en novembre 2025. La cérémonie d’investiture a duré moins d’une heure. Le commentaire officiel s’est borné à évoquer une « rationalisation de la chaîne de commandement ». Mais la lecture politique du remaniement est limpide. À 84 ans, Alassane Ouattara prépare la sortie. Et il choisit son frère pour la baliser. Le décret 2026-038 sera reproduit, sans modification ni ajout, dans le Journal officiel daté du 26 janvier.

L’architecture dynastique révèle son ossature à mesure que l’on remonte la pyramide. Téné Birahima n’est pas un vétéran politique au sens classique du terme. Entré comme directeur de cabinet à la présidence en 2011, intronisé ministre des Affaires présidentielles en mars 2012 puis ministre de la Défense en mars 2021 après le décès de Hamed Bakayoko, il a passé l’essentiel de sa carrière dans l’ombre de son aîné. Son socle politique propre est mince, ce qui le rend, paradoxalement, idéal pour la séquence. Selon Marc Le Pape, chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales de Sciences Po, cité par Jeune Afrique le 14 mai, « Téné Birahima cumule la légitimité du sang sans l’ambition propre qui aurait inquiété le palais ». Le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix, parti hégémonique au pouvoir depuis 2011, valide le scénario sans grincement audible. Le secrétaire exécutif Cissé Bacongo a, dès le 25 janvier, qualifié la nomination de « geste de stabilité institutionnelle ». L’opposition, elle, est plus mordante. Pascal Affi N’Guessan, président du Front populaire ivoirien tendance Gbagbo, parle d’une « monarchisation rampante » dans Le Temps. Henri Konan Bédié, jadis principal rival, est décédé en août 2023, et le Parti démocratique de Côte d’Ivoire, désormais dirigé par l’ancien banquier Tidjane Thiam, oscille entre dénonciation tactique et silence opportuniste, conscient qu’un assaut frontal trop virulent pourrait compromettre ses alliances locales pour les législatives. Dans les milieux d’affaires d’Abidjan, le directeur général adjoint de la SGBCI, Mamadou Soumahoro, résume la perception du patronat : « la continuité est cotée à prime, l’incertitude à décote ».

Le calendrier politique éclaire la séquence dynastique. Les élections législatives sont prévues pour le 14 mars 2027. Si le RHDP conserve sa majorité écrasante de 137 sièges sur 255, le terrain sera dégagé pour un éventuel intérim présidentiel orchestré dès 2028. La Constitution ivoirienne de 2016, dans son article 62, prévoit qu’en cas de vacance, le président du Sénat assure la transition pendant 90 jours, à charge pour le Conseil constitutionnel d’organiser un nouveau scrutin. Or le président du Sénat, Jeannot Ahoussou-Kouadio, jadis allié d’Henri Konan Bédié dans la coalition PDCI-RDA d’avant 2018, n’a aucun ancrage RHDP. Le scénario impose donc une variante alternative, dans laquelle Téné Birahima glisserait à la primature pleine avant un éventuel scrutin anticipé, organisé sous son égide. L’hypothèse circule depuis février dans les conseils du Plateau, dont quelques fuites ont alimenté la chronique de Connection Ivoirienne le 8 mai. Personne, à la présidence, n’a démenti. Le silence présidentiel, dans la grammaire ouattariste, vaut souvent confirmation tacite. Et dans les coulisses, le gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, Jean-Claude Brou, prépare déjà des notes confidentielles sur les scénarios de transition monétaire de la zone UEMOA en cas de turbulence ivoirienne.

Reste la question régionale. Ouagadougou, Bamako et Niamey observent la séquence ivoirienne avec un mélange de fascination et de méfiance. Le triumvirat de l’Alliance des États du Sahel, qui voit dans les transitions militaires un instrument de rupture postcoloniale, se passionne pour l’hypothèse inverse : une succession civile et familiale en Côte d’Ivoire qui ressemble étrangement à celle des monarchies pétrolières du Golfe arabique. Le président burkinabè Ibrahim Traoré a même évoqué, le 19 mai, à l’antenne de Sahel Tribune, « un retour des dynasties civiles qui n’a plus rien à envier aux empires monarchiques ». L’ironie tactique est cinglante. Elle révèle aussi à quel point la séquence ivoirienne s’apprête à devenir un cas d’école pour la prochaine décennie ouest-africaine. Du côté de Paris, l’Élysée s’est borné à saluer « la stabilité institutionnelle de notre partenaire stratégique », formule prudente qui n’engage à rien. Washington observe le même silence patient. Si Alassane Ouattara parvient à transmettre paisiblement le pouvoir à son frère Téné Birahima d’ici la fin 2028, sans heurts internes ni rejet international, il offrira à l’Afrique de l’Ouest francophone un modèle alternatif aux pronunciamientos sahéliens. S’il échoue, c’est tout le RHDP qui pourrait se fragmenter, et la stabilité acquise depuis la sortie de la crise post-électorale de 2010-2011 en sortirait durablement compromise.