L’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo

Le 10 août, Laurent Gbagbo a confié une partie de ses pouvoirs à cinq cadres du PPA-CI, sans désigner d’héritier. À 81 ans, l’ancien président ivoirien cherche à faire survivre son parti à sa propre stature.

Par Aïssatou Diallo

Le 10 août 2026, Laurent Gbagbo a posé un geste que ses partisans attendaient et que ses rivaux scrutaient : l’ancien chef de l’État ivoirien, président du Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire, a délégué l’exercice d’une partie de ses prérogatives à cinq personnalités de sa formation. À 81 ans, celui qui domine la vie politique de son camp depuis un demi-siècle n’abandonne rien, mais commence à répartir. La décision, présentée comme une réorganisation destinée à renforcer l’efficacité du parti, revient à poser la première pierre d’une succession que personne, au PPA-CI, n’osait nommer. Neuf mois après une présidentielle perdue avant même d’y concourir, le vieux lion prépare l’après, sans jamais prononcer le mot de retraite.

Le contexte donne à ce geste tout son relief. Fondé en 2021 au retour de Gbagbo de La Haye, où la Cour pénale internationale l’avait acquitté, le PPA-CI s’est construit autour d’un seul visage, le sien. Président de 2000 à 2011, emporté par la crise postélectorale qui suivit son refus de céder le pouvoir à Alassane Ouattara, transféré à La Haye puis acquitté par la justice internationale, Gbagbo est rentré à Abidjan en 2021 avec l’aura du survivant. À la présidentielle d’octobre 2025, sa candidature a été écartée pour cause d’inéligibilité, comme celles de plusieurs figures de l’opposition, laissant le champ libre à Alassane Ouattara, réélu pour un quatrième mandat avec près de 90 % des voix. Lors de la Fête de la Renaissance du parti, le 16 mai 2026, Gbagbo avait annoncé une délégation de pouvoirs sans désigner de successeur. Le décret du 10 août en est la traduction concrète.

Dans le détail, cinq cadres se partagent la charge. Assoa Adou, nommé premier vice-président, veille sur la ligne et le respect des statuts. Hubert Oulaye, deuxième vice-président, préside les réunions du comité central. Ackah Emmanuel, troisième vice-président, gère les relations avec les institutions. Justin Koné Katinan, quatrième vice-président et ancien porte-parole longtemps exilé, hérite de la politique générale et du programme de gouvernement. Dano Djédjé Sébastien, enfin, prend la tête d’un Conseil stratégique et politique chargé de la supervision d’ensemble. Un partage minutieux, pensé pour équilibrer les influences, mais qui laisse volontairement vacante la seule fonction qui compte vraiment : celle de candidat. Nulle part n’apparaît le mot de dauphin, soigneusement évité.

Pour la base militante, l’effet est ambivalent. D’un côté, la manœuvre rassure : elle prouve que le parti se dote d’organes capables de fonctionner sans dépendre en permanence de son fondateur, dont la santé et l’âge nourrissent les inquiétudes. Le PPA-CI demeure, avec le Parti démocratique de Côte d’Ivoire, l’une des rares forces d’opposition capables de remplir un stade ; mais un parti qui ne présente pas de candidat finit, à la longue, par voir ses troupes s’effriter. De l’autre, elle prolonge l’incertitude. Un parti d’opposition privé de perspective présidentielle vit de la promesse d’un retour ou d’une relève ; en refusant de trancher, Gbagbo maintient ses fidèles dans l’attente. Les cadres de terrain, eux, réclament une machine électorale prête pour les échéances locales et pour l’horizon de 2030, quand la question de la succession d’Alassane Ouattara se posera à son tour.

Chez les barons, la délégation aiguise autant qu’elle apaise. En distribuant des parcelles de pouvoir à cinq hommes de générations et de sensibilités différentes, Gbagbo institutionnalise une rivalité feutrée. Koné Katinan, économiste et plume du parti, incarne une aile technicienne ; Assoa Adou, secrétaire général de longue date, tient l’appareil ; Dano Djédjé, avec son conseil stratégique, se voit confier une supervision qui ressemble à une primauté. Aucun n’a reçu l’onction suprême, et chacun peut se rêver en dépositaire de l’héritage. Le fondateur arbitre encore, mais il a, de fait, ouvert une compétition interne dont il ne maîtrisera pas indéfiniment le calendrier. Les précédents abondent, sur le continent, de mouvements où la succession d’un chef charismatique a viré à la guerre des héritiers.

Au-delà des murs du PPA-CI, l’enjeu est celui d’une opposition ivoirienne fragmentée et vieillissante. Face au Rassemblement des houphouétistes au pouvoir, les oppositions se comptent en chapelles : le camp Gbagbo, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire, les fidèles de Guillaume Soro, chacun campé derrière une figure tutélaire plutôt que derrière un projet commun. Tidjane Thiam, porté à la tête du Parti démocratique, a lui aussi vu sa candidature retoquée en 2025 ; Guillaume Soro demeure tenu à l’écart par l’exil et les condamnations. La présidentielle de 2025 a montré le prix de cet éparpillement et des invalidations en série. En organisant sa relève sans l’imposer, Gbagbo tente d’éviter à son parti le sort de tant de formations personnelles qui se délitent le jour où leur fondateur se retire.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est celle de savoir si un parti bâti autour d’un homme peut lui survivre sans se déchirer. La délégation du 10 août n’est pas seulement un remaniement interne ; elle met à l’épreuve la capacité d’une opposition à se dépersonnaliser pour durer. En définitive, en déléguant sans désigner, Laurent Gbagbo a choisi de gagner du temps. Reste à savoir si ce temps servira à forger un successeur ou seulement à retarder l’heure, inévitable, où le PPA-CI devra choisir sans lui. La Côte d’Ivoire, elle, observe : ce que le fondateur réussira ou manquera dessinera aussi la façon dont son camp abordera la décennie qui vient.