
Les exportations algériennes de gaz naturel liquéfié ont reculé de 6,5 pour cent au premier semestre 2026, au plus bas depuis treize ans. Alger conserve pourtant son rang de deuxième fournisseur de la Turquie. Une position de marché qui masque une érosion industrielle.
Par Karim Benyahia
Les chiffres publiés à la mi-juillet 2026 disent une chose et son contraire. D’un côté, l’Algérie a conservé au premier semestre son rang de deuxième fournisseur de gaz naturel liquéfié de la Turquie, avec 1,62 million de tonnes livrées, en repli limité de 4,1 pour cent sur un an. De l’autre, ses exportations totales de GNL sont tombées à 4,47 millions de tonnes sur les six premiers mois, contre 4,78 millions un an plus tôt, soit une baisse de 6,5 pour cent et le plus bas niveau semestriel enregistré depuis treize ans. Le premier chiffre nourrit la communication officielle ; le second dessine une trajectoire. Entre les deux se loge toute l’ambiguïté du modèle gazier algérien, où la place sur un marché donné compte moins que la capacité à produire et à liquéfier.
L’explication avancée par Sonatrach est technique et, à ce stade, plausible : des opérations de maintenance programmées sur les complexes de liquéfaction d’Arzew et de Skikda ont mécaniquement réduit les volumes disponibles. Ces deux sites concentrent l’essentiel de la capacité algérienne de liquéfaction, héritée d’un parc industriel dont les premières unités remontent aux années 1960 et 1970. Une maintenance lourde y est nécessaire, et son calendrier relève d’arbitrages légitimes. Mais la répétition de ces épisodes interroge : les exportations avaient déjà démarré 2026 sur une note dégradée, et les données mensuelles de l’année écoulée dessinent une courbe irrégulière, où les rebonds ponctuels ne compensent pas la tendance. Le problème n’est pas un trimestre manqué, c’est un appareil de liquéfaction qui vieillit plus vite qu’il ne se renouvelle.
Le ministère d’État chargé des Hydrocarbures et des Mines, dirigé par Mohamed Arkab, a tracé au nouveau management de Sonatrach une feuille de route explicite : accroître les capacités nationales de production gazière, développer la pétrochimie, élargir la coopération internationale avec les grandes compagnies et moderniser les systèmes d’exploration et de production. Noureddine Daoudi, installé à la tête du groupe fin 2025 après trente-cinq années de maison dont trente-deux dans l’exploration, incarne ce cap technique. Alger multiplie par ailleurs les gestes de diversification commerciale : une première cargaison de GNL a été livrée à l’Allemagne le 8 juillet, signe d’une volonté de sortir de la dépendance historique aux clients méditerranéens et de se positionner sur le marché nord-européen ouvert par la reconfiguration des flux russes.
L’érosion des volumes intervient au plus mauvais moment pour l’équilibre budgétaire. Le Fonds monétaire international attend une croissance algérienne d’environ 3,8 pour cent en 2026, supérieure à la moyenne mondiale et portée précisément par les hydrocarbures. Or la fiscalité pétrolière et gazière finance encore la part décisive des dépenses publiques, et notamment le vaste effort de distribution de logements et de services que le pouvoir met en avant depuis un an. Chaque cargaison non livrée n’est pas seulement une recette manquée : c’est une contrainte supplémentaire sur un budget dont la légitimité politique repose sur sa capacité à redistribuer. La rente n’est pas un stock disponible, elle est un flux qui dépend d’usines qui tournent. Le Fonds monétaire international, dont une délégation a été reçue à Alger en juin par le ministère des Hydrocarbures, ne dit pas autre chose lorsqu’il souligne la dépendance de la croissance algérienne à un secteur unique : la performance macroéconomique du pays se joue moins dans les bureaux d’études que dans la disponibilité effective de ses trains de liquéfaction.
La comparaison turque est à cet égard éclairante. Sur le marché d’Ankara, les États-Unis se sont installés en tête avec 3,92 millions de tonnes livrées au premier semestre, soit environ 55 pour cent des importations turques de GNL. Washington et Alger fournissent ensemble près de 78 pour cent du total, mais dans un rapport de forces devenu très déséquilibré. Le GNL américain, adossé à une production abondante et à des terminaux récents, arrive sur les marchés avec une flexibilité contractuelle que l’Algérie, engagée dans des contrats longs et servie par des installations anciennes, peine à égaler. Conserver une deuxième place dans ces conditions relève moins de la conquête que de la résistance.
Pour Alger, la voie est étroite : investir massivement dans le renouvellement de ses capacités de liquéfaction suppose de mobiliser aujourd’hui des ressources que la baisse des volumes rend précisément plus rares, tandis que renoncer à cet investissement condamne à une contraction progressive des parts de marché. S’y ajoute une contrainte moins souvent formulée : la demande intérieure algérienne en gaz croît, portée par la démographie, l’électrification et des prix administrés très bas, ce qui réduit d’autant le volume exportable. Les tarifs domestiques, maintenus à des niveaux parmi les plus faibles au monde, encouragent une consommation qui progresse plus vite que les capacités nouvelles mises en service, et toute révision de ces prix administrés se heurte à un risque social que le pouvoir n’a jamais voulu prendre. La transition énergétique européenne, souvent invoquée comme menace lointaine, arrive après ce problème domestique, qui est immédiat.
En définitive, la statistique du premier semestre n’est pas seulement un indicateur conjoncturel ; elle mesure l’écart entre un statut et une capacité. L’Algérie demeure un fournisseur gazier de premier plan pour l’Europe du Sud et pour la Turquie, et cette position lui confère une audience diplomatique réelle. Mais un rang de marché se conserve avec des molécules, pas avec des mémorandums. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas algérien, est celle de savoir ce qu’il advient des puissances énergétiques dont l’outil industriel vieillit plus vite que leurs ambitions : elles restent longtemps indispensables, jusqu’au jour où elles cessent brusquement de l’être.















