Le 1er juin 2026, le Burkina Faso lançait à Bamako l’enrôlement aux documents de l’Alliance des États du Sahel. Carte biométrique, passeport confédéral : pour Ouagadougou, Bamako et Niamey, doter cent millions d’habitants d’une identité commune est un acte de souveraineté autant qu’un défi à la CEDEAO. La monnaie sahel, elle, attend encore.

Le 1er juin 2026, dans un centre d’enrôlement de Bamako, des ressortissants burkinabè ont commencé à recevoir leurs documents de l’Alliance des États du Sahel. Des kits mobiles, déployés par Ouagadougou jusque dans la capitale malienne, délivrent désormais la carte biométrique et préparent le passeport confédéral. La scène est modeste, presque administrative. Elle est pourtant lourde de sens : le Sahel des juntes, Mali, Burkina Faso et Niger réunis, ne se contente plus de proclamer sa rupture avec l’ancien ordre régional. Il la matérialise dans un document, l’outil le plus banal et le plus puissant de l’État moderne, celui qui dit qui est citoyen de quoi.

Il faut remonter à septembre 2023. Née comme un pacte de défense mutuelle entre trois pays dirigés par des militaires, l’Alliance des États du Sahel s’est muée, en juillet 2024 à Niamey, en confédération. Le capitaine Ibrahim Traoré, le colonel Assimi Goïta et le général Abdourahamane Tiani ont scellé un divorce avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, qu’ils accusent d’être l’instrument de puissances étrangères. Le retrait de la CEDEAO, longtemps brandi comme une menace, est devenu réalité. Restait à inventer ce qui le remplacerait. La citoyenneté confédérale est cette invention.

Le projet est plus structuré qu’il n’y paraît. La carte d’identité biométrique commune, adoptée en novembre 2025, est accessible dès cinq ans, obligatoire à treize, valable dix ans pour 3 500 francs CFA. Le passeport de l’AES doit, lui, remplacer progressivement les passeports nationaux des trois pays. L’ambition est de doter un espace d’environ cent millions d’habitants d’une identité partagée, d’une libre circulation interne et, à terme, d’un marché commun. Pour des dirigeants contestés par leurs voisins et sous le feu des organisations internationales, c’est une manière de fabriquer de la légitimité par le bas, en offrant aux populations un attribut concret de la souveraineté retrouvée. Un cadre cité par la presse régionale le formule sans détour : un peuple qui partage un passeport partage un destin. Le précédent existe : la CEDEAO avait, dès 2016, lancé son propre passeport biométrique régional, symbole d’une intégration que l’AES entend désormais concurrencer avec ses propres codes.

Le geste est aussi une arme diplomatique. En délivrant ses propres documents, la confédération met la CEDEAO devant le fait accompli et complique tout retour en arrière. L’organisation ouest-africaine, qui a longtemps espéré ramener les trois capitales dans son giron, se retrouve à gérer une frontière institutionnelle là où elle prônait l’intégration. Deux blocs coexistent désormais en Afrique de l’Ouest, l’un structuré autour d’Abuja et du libre-échange, l’autre autour d’une souveraineté revendiquée et d’un partenariat sécuritaire assumé avec la Russie. Le passeport n’est pas seulement un titre de voyage : c’est le marqueur d’une ligne de fracture régionale. Pour les millions de Maliens, Burkinabè et Nigériens installés au Nigeria, au Ghana, en Côte d’Ivoire ou au Sénégal, la question est concrète : avec quel document circuleront-ils demain, et selon quelles règles, dans un espace ouest-africain soudain fragmenté en deux systèmes ?

Reste que la souveraineté proclamée se heurte à des dépendances que nul document ne résout. La monnaie commune, baptisée sahel, demeure à l’état de projet, et les trois pays continuent d’utiliser le franc CFA qu’ils dénoncent. Or l’identité ne paie pas les importations. Enclavés, le Mali, le Burkina et le Niger dépendent des ports et des corridors de leurs voisins de la CEDEAO pour s’approvisionner. Le blocus imposé par les groupes jihadistes sur les routes du carburant malien, qui a contraint Bamako à organiser des convois sous escorte, a rappelé brutalement cette vulnérabilité : un État peut imprimer des passeports et manquer d’essence. La citoyenneté confédérale avance pendant que la sécurité, raison d’être initiale de l’Alliance, continue de se dégrader sur de larges portions des trois territoires. Le commerce intracommunautaire, l’accès aux soins, les transferts d’argent de la diaspora, tout ce qui faisait la matière vivante de l’intégration ouest-africaine se retrouve suspendu à la capacité des deux blocs à s’entendre, à défaut de se réconcilier.

Pour les trois capitales, la voie est étroite : consolider l’appareil symbolique de la confédération sans laisser croire qu’il dispense de résultats tangibles. Un passeport flambant neuf ne nourrit pas une population, ne sécurise pas une piste, ne relance pas une économie minée par le départ des investisseurs et la fermeture des frontières. La fabrique de la citoyenneté est un pari de long terme dans des pays où l’urgence se compte en jours. Et si l’adhésion populaire au récit souverainiste est réelle, elle reste suspendue à la capacité des juntes à transformer la rupture en amélioration concrète des conditions de vie. Faute de quoi, la carte et le passeport resteront des symboles, brandis comme des trophées par des pouvoirs qui en ont besoin pour exister.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul Sahel, est celle de savoir si une identité peut précéder durablement la capacité d’un État. Doter cent millions d’habitants d’un passeport commun est un acte fondateur ; le rendre crédible suppose des écoles, des routes, des emplois et une paix que l’Alliance peine, pour l’instant, à fournir. En définitive, le passeport de l’AES n’est pas qu’un bout de papier biométrique ; il redessine la carte des appartenances en Afrique de l’Ouest, et engage trois peuples dans une expérience dont nul ne connaît encore le prix.