Aliou Bah gracié par Mamadi Doumbouya

Vingt et un mois de prison pour offense au chef de l’État, une libération ordonnée en juin par la Cour de justice de la CEDEAO, puis une grâce présidentielle le jour de la fête nationale. En Guinée, Mamadi Doumbouya libère l’opposant Aliou Bah, mais à ses conditions.

Par Aïssatou Diallo

Le vendredi 2 octobre, jour du 68e anniversaire de l’indépendance de la Guinée, le président Mamadi Doumbouya a gracié l’opposant Aliou Bah. Le décret, lu par le général Amara Camara, porte-parole de la présidence, accorde « une remise totale de peine privative de liberté » à 217 condamnés. Parmi eux figure le président du Mouvement démocratique libéral (MoDeL), détenu à la Maison centrale de Conakry depuis son arrestation, le 26 décembre 2024, à la frontière sierra-léonaise. La clémence a une condition : chaque gracié devra suivre un stage d’encadrement civique et de préparation à la réinsertion de quarante-cinq jours.

L’opposant avait été condamné en janvier 2025, par le tribunal de première instance de Kaloum, à deux ans de prison ferme pour « offense et diffamation » envers le chef de l’État, peine confirmée en appel le 28 mai suivant. Entre-temps, le général arrivé au pouvoir par le putsch de 2021 est devenu président élu, à l’issue du scrutin du 28 décembre 2025, et sa formation, la Génération pour la modernité et le développement (GMD), s’est assuré une majorité écrasante aux législatives de 2026, selon les résultats rapportés en juin par Vision Guinée. Le pouvoir qui gracie n’a donc plus rien à craindre des urnes.

Or cette liberté, Aliou Bah la tenait déjà d’un juge. Le 25 juin 2026, par l’arrêt ECW/CCJ/JUD/39/26, la Cour de justice de la CEDEAO, qu’il avait saisie contre la République de Guinée, a ordonné sa « mise en liberté immédiate et sans condition », après avoir conclu à la violation de ses droits fondamentaux. Le MoDeL avait salué la décision et réclamé son application immédiate ; les avocats de l’opposant avaient plaidé dans le même sens. Rien ne s’est passé. Trois mois plus tard, le 25 septembre, le greffier en chef de la juridiction d’Abuja, Yaouza Ouro-Sama, a dû écrire à son homologue de la Cour suprême guinéenne pour rappeler l’arrêt, a rapporté Guinee7 le 2 octobre. Une semaine après ce courrier, la grâce tombait.

La chronologie dit l’essentiel. Conakry n’a pas exécuté la décision communautaire ; il l’a devancée par un acte de souveraineté. La nuance n’est pas de pure forme. Un arrêt constate une détention contraire au droit et oblige l’État ; une grâce suppose une condamnation valide et n’oblige que son bénéficiaire. Le premier désavoue les juges de Kaloum ; la seconde laisse intacte la qualification d’offense au chef de l’État et transforme le détenu en obligé. Elle permet surtout au pouvoir de ne jamais reconnaître qu’il a eu tort. Le stage civique de quarante-cinq jours parachève le renversement : celui dont une cour régionale a reconnu les droits bafoués est invité à réapprendre le civisme.

L’arithmétique achève de relativiser le geste. Arrêté le 26 décembre 2024 et condamné à deux ans, Aliou Bah aurait recouvré la liberté, au plus tard, à la fin de décembre 2026. La grâce lui épargne donc moins de trois mois sur vingt-quatre, après plus de vingt et un mois derrière les barreaux. C’est aussi le temps qu’il aura fallu pour qu’une présidentielle et des législatives se tiennent sans lui. La mesure coûte peu au pouvoir et lui offre un geste d’apaisement à faire valoir, au lendemain d’une adresse à la nation où Mamadi Doumbouya martelait que « la Guinée ne subira plus » et qu’elle « n’appartient à aucun clan ».

L’opposition ne s’y est pas trompée. « On ne peut pas gracier quelqu’un qui n’aurait jamais dû être condamné. Mamadi Doumbouya ne peut pas être à la fois l’auteur de l’injustice et celui qui vient ensuite s’attribuer le mérite d’y mettre fin », a écrit sur sa page Facebook l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo, pour qui la détention ou la liberté des Guinéens ne dépend plus que du « bon vouloir » présidentiel. Le MoDeL, lui, a choisi la sobriété : le parti dit « prendre acte » de la décision, l’accueillir « avec sérénité et lucidité », et appelle ses militants à la retenue. Le 3 octobre, selon Guinee360, il attendait encore les modalités pratiques de la libération de son chef.

Il serait pourtant injuste de ne voir dans le décret qu’un calcul. Deux cent dix-sept personnes voient leur peine effacée, et un opposant va retrouver les siens après une détention que rien, en droit communautaire, ne justifiait plus. Le pouvoir peut aussi invoquer une doctrine constante. Dès le 7 juin, Ousmane Gaoual Diallo, s’exprimant comme porte-parole du gouvernement, rappelait à Africaguinee qu’une grâce « répond à un certain nombre de procédures et de démarches » et qu’il revenait à l’intéressé, à ses avocats ou à ses proches de solliciter la clémence du chef de l’État. La phrase résume une conception du pouvoir : en Guinée, la liberté se demande, elle ne s’exige pas.

Reste ce que le décret ne règle pas. L’arrêt du 25 juin demeure inexécuté en tant que tel, et la Cour de justice de la CEDEAO voit sa décision contournée plutôt qu’appliquée par un État membre. L’organisation régionale n’a guère les moyens de contraindre : sa Cour dit le droit, les capitales en disposent. Pour les autres dossiers guinéens, le précédent pèse lourd. Le 9 juillet dernier, Guinee360 comptait 730 jours de silence depuis la disparition des militants Foniké Menguè et Billo Bah, sans enquête aboutie. Ceux-là n’ont été ni jugés ni condamnés : aucune grâce ne peut les atteindre. Tant que la sortie de prison dépendra d’un décret de fête nationale plutôt que d’un jugement, la Guinée comptera ses libertés au rythme de ses anniversaires. Le prochain 2 octobre est dans un an.