
Une école sur cinq n’a pas rouvert au Mali le 1er octobre. Le Cluster éducation en recense 2 444 fermées, pour 733 200 enfants privés de classe, quand Assimi Goïta proclame 2026-2027 « Année de l’éducation et de la culture ». La carte scolaire raconte ce que les communiqués taisent : où l’État tient encore.
Par Aïssatou Diallo
Jeudi 1er octobre 2026, au groupe scolaire Mamadou Diarra de Médina-Coura, à Bamako, la rentrée scolaire du Mali s’est ouverte par une leçon modèle sur la sécurité sanitaire des aliments, rapporte Studio Tamani. Le ministre de l’Éducation nationale, Amadou Sy Savané, avait demandé « l’ouverture effective des établissements et le démarrage réel des cours », selon l’agence APA. Le calendrier, signé le 14 septembre, court jusqu’au 30 juin 2027. Tout est en ordre, sur le papier. À Kidal, pendant ce temps, 84 % des écoles sont restées closes.
Le chiffre vient du Cluster éducation, qui réunit le ministère, l’Unicef et des organisations comme Save the Children. Son rapport du 24 juin 2026, repris le jour de la rentrée par Afrik.com et allAfrica, recense 2 444 établissements fermés sur 11 860, soit plus d’un sur cinq. Environ 733 200 enfants et 14 700 enseignants sont concernés. Au 30 juin 2025, l’agence APA dénombrait 610 800 élèves et 12 200 enseignants touchés ; en un an, plus de 120 000 élèves se sont ajoutés à la liste. La courbe ne laisse aucune place à l’interprétation : près de 1 300 écoles fermées en 2020, 1 800 en 2024, 2 036 en juin 2025, 2 444 un an plus tard. En six ans, le nombre a presque doublé, et la hausse s’accélère.
La géographie des fermetures dessine une autre carte du pays que celle des discours officiels. Au nord, Kidal et Ménaka affichent 84 % et 52 % d’écoles hors service. Rien d’étonnant depuis le 25 avril, date à laquelle les indépendantistes du Front de libération de l’Azawad (FLA) et les djihadistes du Jnim, affilié à Al-Qaïda, ont pris Kidal et Tessalit, où l’armée malienne a perdu pied, rappelle allAfrica. Mais le centre est tout aussi atteint : 68 % à Tenenkou, 52 % à Douentza, 38 % à Bandiagara, dans des cercles où la Katiba Macina, branche du Jnim, impose sa loi. Et la région la plus touchée en valeur absolue n’est ni saharienne ni frontalière : c’est Ségou, avec 506 écoles fermées, à quelques heures de route de la capitale.
Les causes relevées par le Cluster sont d’une banalité accablante. Des bâtiments attaqués, pillés ou détruits. Des salles occupées par des familles déplacées qui n’ont nulle part où aller. Des enseignants qui refusent, et on les comprend, de rejoindre des postes où circulent des hommes armés ; Afrik.com cite le cas de la région de Mopti, en mai 2026, entre groupes armés et engins explosifs. S’y ajoute une contrainte que la capitale connaît aussi : en octobre 2025, le blocus du carburant imposé par les djihadistes avait conduit les autorités à suspendre les cours pendant deux semaines, rapportait alors Al Jazeera. L’école malienne n’est pas seulement une victime collatérale de la guerre. Elle en est un objectif, parce qu’elle reste, dans un village, le dernier signe visible de l’État.
C’est ce qui rend la réponse gouvernementale si fragile. Le général Assimi Goïta, président de la transition, a proclamé 2026-2027 « Année de l’éducation et de la culture » et promis de « renforcer davantage la lutte contre l’insécurité ». Sur le terrain, l’administration improvise. L’inspecteur général en chef de l’éducation, Diakalia Koné, explique à Studio Tamani que « l’accent sera mis sur le recrutement de volontaires » pour suppléer le manque d’enseignants là où l’école ne fonctionne plus, et que les localités épargnées sont « sollicitées pour recevoir le flux d’enfants ». Autrement dit : des bénévoles à la place des maîtres, et des classes surchargées dans les zones sûres.
Tombouctou manque d’enseignants, les fournitures font défaut, des syndicats agitent la menace d’une grève. APA rappelle par ailleurs qu’en 2025 plus de 36 000 agents n’ont pu être identifiés lors des contrôles d’effectifs, pour un coût annuel supérieur à 48 milliards de francs CFA. L’État sait compter ses écoles fermées ; il peine à compter ses propres agents.
Bamako peut objecter que quatre écoles sur cinq ont ouvert, que le calendrier est tenu et que nul gouvernement ne scolarise des enfants sous le feu. L’objection est recevable. Elle ne répond pas à la question de fond, celle de la trajectoire. Les militaires ont fondé leur légitimité, depuis 2020, sur la promesse de reconquérir le territoire. Or l’indicateur le plus simple de cette reconquête, une salle de classe ouverte, recule d’un relevé à l’autre depuis qu’ils gouvernent. Le 29 septembre, Amnesty International publiait un rapport accusant l’armée malienne et ses alliés russes de Wagner d’avoir tué au moins 34 civils le long de la frontière mauritanienne entre juin 2023 et décembre 2025. Des civils tués d’un côté, des écoles qui ferment de l’autre : les deux séries se répondent.
Un enfant de Tenenkou qui avait six ans en 2020 en a douze aujourd’hui. S’il n’a jamais vu d’instituteur, aucune « année de l’éducation » ne lui rendra ce temps. Les 733 200 élèves privés de classe forment la génération sur laquelle le Mali comptera, dans dix ans, pour remplir ses administrations, ses casernes et ses champs ; ils sont aussi le vivier où puisent ceux qui tiennent les villages. Les groupes armés l’ont compris, qui commencent par l’école. La vraie mesure de l’année scolaire qui s’ouvre ne sera donc ni le taux de réussite au baccalauréat ni le nombre de leçons modèles données à Bamako. Ce sera un chiffre, attendu dans le prochain relevé du Cluster éducation : 2 444, en plus ou en moins. Tant qu’il monte, la souveraineté dont se réclame Bamako s’arrête à la porte des classes.















