À Ouagadougou, le capitaine Ibrahim Traoré a inauguré le 28 septembre la première raffinerie d’or du Burkina Faso. Capacité annoncée : 164 tonnes par an, près du double de la production nationale de 2025. Pari industriel ou vitrine de la souveraineté minière ? Tout dépendra de l’or qui entrera réellement dans l’usine.

Par Tunde Adeyemi

Lundi 28 septembre 2026, dans le quartier de Ouaga 2000, le président du Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, a inauguré Raffinor-BF, la première raffinerie d’or du Burkina Faso. Sur un site de cinq hectares, l’usine réunit une unité de raffinage, une fonderie, un laboratoire d’analyse, une salle de stockage sécurisée et un atelier de bijouterie. Elle doit sortir des lingots titrés à 999,9 millièmes. Porteur du message présidentiel, le ministre de l’Énergie, des Mines et des Carrières, Yacouba Zabré Gouba, a fixé la doctrine : « Désormais, l’or du Burkina Faso […] doit être transformé, contrôlé, valorisé et certifié au Burkina Faso. » Le mot qui compte, dans cette phrase, est le dernier.

Le projet a été lancé avec la pose de la première pierre le 23 novembre 2023. Il a coûté 11 milliards de francs CFA, soit environ 19 millions de dollars selon Miningmx, financés pour l’essentiel par l’État à travers la Société nationale des substances précieuses (SNSP), avec l’appoint d’investisseurs privés. Dirigée par Adama Sawadogo, la raffinerie promet une centaine d’emplois directs et plus de 5 000 emplois indirects, d’après le site Ouestaf. L’enjeu dépasse l’usine : le gouvernement revendique une production record de plus de 94 tonnes en 2025, en hausse de plus de 30 tonnes sur un an, selon le bilan présenté en février par le ministre des Mines.

Le premier paradoxe saute aux yeux. Selon Burkina24 et Miningmx, la phase initiale de Raffinor-BF affiche une capacité de 164 tonnes par an ; Ouestaf évoque 400 kilogrammes par jour, soit environ 150 tonnes. Dans les deux cas, l’outil dépasse largement la production nationale. Et la seconde phase, déjà annoncée, porterait la capacité à 515 tonnes, plus de cinq fois l’or extrait en 2025. Une telle ambition ne se comprend qu’à deux conditions : capter la quasi-totalité de l’or burkinabè, industriel comme artisanal, puis attirer celui des voisins. Or ni l’une ni l’autre n’est acquise. Les comptes rendus de l’inauguration ne mentionnent ni calendrier ni obligation chiffrée imposant aux mines industrielles de faire raffiner leur production à Ouagadougou.

Le modèle économique, lui, reste à préciser. Une raffinerie vit de marges de traitement facturées au poids ; son équilibre dépend donc directement de son taux d’utilisation. Si la totalité des 94 tonnes produites en 2025 transitait par Ouaga 2000, l’usine tournerait à environ 57 % de sa capacité initiale. Avec la seule production industrielle, quelque 52 tonnes, elle plafonnerait à peine au-delà d’un tiers. L’atelier de bijouterie, pour sa part, relève davantage de la vitrine que du volume : il ne transformera qu’une fraction marginale du métal. Sans flux supplémentaires, l’investissement de l’État risque d’immobiliser un outil coûteux à entretenir et difficile à rentabiliser.

Le second enjeu est moins visible, et sans doute plus décisif. Sur les 94 tonnes revendiquées pour 2025, environ 42 proviennent de l’orpaillage, selon le ministre Yacouba Zabré Gouba, qui avait fait état en février de 10 kilogrammes saisis sur des réseaux de contrebande. C’est dans ce secteur, dispersé entre des milliers de sites et des comptoirs informels, que se joue la bataille de la traçabilité. Les autorités présentent d’ailleurs la raffinerie comme un instrument contre la fraude et le blanchiment. L’argument se tient : un point de passage unique, doté d’un laboratoire, permet de mesurer ce qui échappait jusqu’ici à toute statistique. Mais un outil de contrôle ne vaut que par les flux qu’il parvient à capter, et l’orpailleur vend à qui paie le mieux et le plus vite.

Le Burkina Faso n’est pas seul à courir. Selon Miningmx, la Guinée a interdit en juin l’exportation d’or brut, le Ghana a suspendu en septembre les exportations d’or non raffiné issu de la petite mine, le Mali construit sa première raffinerie avec le groupe russe Yadran, et la Côte d’Ivoire prévoit d’ouvrir la sienne au premier semestre 2027. La logique est partout la même : retenir la valeur ajoutée sur place. Elle produit pourtant une concurrence frontale. Si chaque État de la région impose le raffinage national, les 515 tonnes rêvées à Ouagadougou ne trouveront pas de gisement régional disponible, y compris chez les partenaires de l’Alliance des États du Sahel.

Il faut toutefois reconnaître la cohérence de la démarche. Pendant des décennies, l’or sahélien a quitté la région sous forme de doré brut, raffiné et valorisé ailleurs, laissant aux pays producteurs la rente la plus étroite de la chaîne. Construire l’outil, même surdimensionné, crée une compétence industrielle, un laboratoire national et une capacité de contrôle fiscal qui n’existaient pas. Le coût de 11 milliards de francs CFA reste modeste au regard des volumes en jeu. Reste l’obstacle du marché : la valeur d’un lingot tient autant à sa pureté qu’à la signature qui l’accompagne. Sans accréditation reconnue par les grandes places internationales, un lingot burkinabè devra encore passer par d’autres mains avant d’atteindre les acheteurs les plus exigeants.

C’est là que se mesurera la portée réelle de Raffinor-BF. Le ministre a parlé d’un or « certifié au Burkina Faso » ; la crédibilité de ce certificat, auprès des banques, des fondeurs et des acheteurs étrangers, décidera de tout le reste. Une raffinerie qui tournerait à un tiers de sa capacité, alimentée surtout par l’orpaillage, resterait un symbole politique. Une raffinerie qui obtiendrait la confiance du marché deviendrait un levier de puissance régionale. Le capitaine Traoré a coupé le ruban. Il lui reste à remplir les creusets.