
Neuf mille cinq cent vingt-quatre milliards de FCFA. C’est le montant de la dette publique gabonaise après audit, soit 2 175 milliards de moins que prévu. À Port-Gentil, le 25 septembre, Brice Clotaire Oligui Nguema a reçu le FMI pour défendre ce chiffre. Le programme d’appui promis à Libreville dépend désormais de sa crédibilité.
Par Tunde Adeyemi
Le décor n’avait rien d’anodin. C’est à Port-Gentil, capitale pétrolière du Gabon, que le président Brice Clotaire Oligui Nguema a reçu, vendredi 25 septembre, une délégation du Fonds monétaire international venue parler dette. L’objet de la rencontre, selon la communication présidentielle relayée par Gabonreview, tenait en une formule : établir la situation réelle de l’endettement et harmoniser les évaluations divergentes qui circulent. Le chef de l’État a posé trois exigences, la transparence, la sincérité des comptes publics et la maîtrise durable de la dette. Derrière la solennité, un problème très concret : rien ne garantit encore que Libreville et le FMI retiendront le même chiffre.
Deux jours plus tôt, le 23 septembre, les experts du Fonds avaient présenté leurs conclusions de fin de mission à Hermann Immongault, vice-président du gouvernement. Au menu, selon Gabonreview, la dette du Gabon envers le FMI, les orientations de la loi de finances 2027, l’alignement sur le Plan national de croissance et de développement, la maîtrise de la masse salariale et la rationalisation de l’investissement public. Aucun accord de financement n’a été annoncé. Le programme que Libreville réclame depuis le printemps reste suspendu à une question préalable, que le chef de l’État a lui-même posée en juin : aucune signature sans audit complet de la dette.
Cet audit a produit un résultat spectaculaire. Arrêtée au 31 décembre 2025, la dette publique et les restes à payer s’élèvent officiellement à 9 524,6 milliards de FCFA, contre environ 11 700 milliards dans l’estimation précédente. Plus de 2 175 milliards ont ainsi disparu du stock. Rapporté à un PIB 2025 rebasé à 13 822 milliards de FCFA, le ratio d’endettement tombe à 68,91 %, juste sous le plafond de 70 % fixé par les critères de convergence de la CEMAC. Le calcul est habile : en réduisant le numérateur et en relevant le dénominateur, le gouvernement passe du mauvais au bon côté de la ligne rouge régionale.
C’est précisément ce qui fait tiquer. Comme l’a relevé Gabonreview le 16 septembre, le gouvernement n’a pas précisé quelles opérations ont été retirées du stock, et le rapport d’audit intégral n’a pas été publié. Or le FMI n’est pas tenu d’endosser les chiffres nationaux. Ses équipes peuvent exiger la liste des montants déduits, réintégrer certains arriérés ou engagements hors bilan et conduire leur propre analyse de viabilité de la dette. L’histoire récente du continent justifie cette prudence : les programmes du Fonds au Mozambique puis au Sénégal ont été bouleversés par la découverte de dettes non déclarées. Pour le FMI, un chiffre qui baisse sans justification détaillée est un signal d’alerte, pas une bonne nouvelle. En avril 2026, le Fonds avait d’ailleurs revu à la hausse ses projections d’endettement pour le Gabon, provoquant un recul des obligations gabonaises sur les marchés, avant que Fitch n’abaisse la note souveraine du pays.
Le budget 2027 adopté en Conseil des ministres ajoute une contradiction supplémentaire. À 6 223,1 milliards de FCFA, il progresse de 13,2 %, mais sa dynamique est tirée par la dette plus que par l’investissement. Selon L’Œil d’Afrique, qui a épluché le projet, la charge d’intérêts grimpe de 179,7 milliards, soit une hausse de 36,9 %, pour atteindre environ 70 % de la masse salariale. Le remboursement du principal mobilise 1 879,5 milliards, et l’État prévoit de lever 1 144,1 milliards sur les marchés internationaux. Un pays dont la dette serait réellement contenue sous 70 % du PIB aurait-il besoin d’emprunter autant pour honorer ses échéances ? La question n’est pas rhétorique : c’est celle que posera le FMI dans son analyse de viabilité.
Libreville n’arrive pas les mains vides pour autant. L’audit de la masse salariale, cheval de bataille du Fonds, a mis au jour 1 756 agents en abandon de poste, pour un coût annuel supérieur à 8,1 milliards de FCFA, et la présidence évoque des irrégularités dans environ 62 % des dossiers examinés. Le contexte pétrolier joue aussi en faveur du Gabon : le baril de Brent cotait autour de 106 dollars le 25 septembre, selon Financial Afrik, un niveau qui gonfle mécaniquement les recettes d’un producteur dont l’or noir reste la première ressource budgétaire. Le même jour, à Port-Gentil, le chef de l’État recevait d’ailleurs la nouvelle direction de VAALCO Gabon, exigeant rigueur et transparence dans la gestion pétrolière.
Mais la rente conjoncturelle est une arme à double tranchant. Elle offre au gouvernement l’argument d’une solvabilité retrouvée, alors même que les engagements de l’État s’alourdissent. Elle peut aussi retarder les réformes que le Fonds juge indispensables, de la discipline salariale à la sélection des investissements. Le président de la Transition devenu chef de l’État élu a bâti sa légitimité sur de grands chantiers d’infrastructures ; le FMI, lui, cherche à savoir comment ces chantiers seront payés.
L’enjeu des prochaines semaines est donc moins financier que probatoire. Pour obtenir un programme, Libreville devra ouvrir ses livres : publier l’audit, détailler les 2 175 milliards retirés, expliquer le rebasage du PIB. S’il le fait, le Gabon peut transformer un chiffre contesté en capital de confiance, et abaisser le coût de ses emprunts. S’il s’y refuse, le FMI reconstruira sa propre dette gabonaise, probablement plus lourde, et les investisseurs suivront son chiffre plutôt que celui de Port-Gentil. Oligui Nguema a fait de la transparence un mot d’ordre. Le Fonds attend désormais qu’elle devienne un document.















