
Dix-sept morts, deux lieutenants-généraux, un procès en délibéré. En s’écrasant près de Kenge, le 25 septembre, un Let L-410 de Tracep a emporté les deux plus hauts magistrats militaires de la RDC. Au-delà du deuil, le crash expose une justice militaire suspendue à quelques hommes et un ciel congolais toujours sans contrôle.
Par Éliane Moukoko
Il était 13 h 50, ce vendredi 25 septembre, lorsque le Let L-410 UVP de Tracep Congo Aviation a quitté la piste de Kikwit, en République démocratique du Congo, pour Kinshasa. Un quart d’heure plus tard, l’appareil tentait une descente d’urgence sans piste disponible et s’écrasait dans le quartier Manzawu, à Kenge, chef-lieu du Kwango, avant de prendre feu. Le bilan communiqué le lendemain fait état de dix-sept morts, treize passagers et quatre membres d’équipage. Parmi eux, les deux piliers de la justice militaire congolaise : le lieutenant-général Joseph Mutombo Katalayi Tiende, premier président de la Haute Cour militaire, et le lieutenant-général Lucien-René Likulia Bakumi, auditeur général des Forces armées (FARDC). Les deux hommes rentraient d’une mission de service à Kikwit.
La portée de cette disparition tient à la place qu’occupaient les deux officiers. Joseph Mutombo Katalayi présidait la Haute Cour militaire depuis février 2020 ; c’est sous sa présidence que la juridiction a jugé l’ancien chef de l’État Joseph Kabila, condamné à mort par contumace en septembre 2025. Lucien-René Likulia, promu lieutenant-général en février 2021, y portait l’accusation au nom de l’auditorat. Le premier tranchait, le second poursuivait : en un seul vol, Kinshasa a perdu la tête du siège et celle du parquet militaire. « C’est une part de notre mémoire institutionnelle qui s’en va avec eux », a réagi Guillaume Ngefa, ministre d’État, ministre de la Justice et garde des Sceaux. Le président Félix Tshisekedi a ordonné une enquête approfondie, tandis que le ministère des Transports suspendait Tracep Congo Aviation dans l’attente de ses conclusions.
Le calendrier judiciaire rend le choc plus lourd encore. Trois jours avant l’accident, la Haute Cour militaire avait clos les débats dans le procès du général Philémon Yav Irung, poursuivi pour trahison et participation à un mouvement insurrectionnel, et annoncé un arrêt « dans le délai légal ». La formation a perdu son président avant d’avoir statué. Or, en procédure pénale, seuls les juges ayant siégé à l’ensemble des audiences peuvent en principe délibérer : un changement de composition ouvre la voie à une reprise des débats, avec les délais et les incertitudes que cela suppose. La même juridiction instruisait d’autres dossiers sensibles, ceux visant le général Christian Tshiwewe Songesha, ancien chef d’état-major général, et le général John Numbi, ancien inspecteur général de la police.
C’est là que le drame de Kenge dépasse le fait divers aérien. Depuis la reprise de la guerre dans l’est et la multiplication des procès pour trahison, la justice militaire est devenue un instrument central du pouvoir congolais, chargée de sanctionner les défaillances du commandement comme les allégeances supposées à la rébellion. Elle a jugé un ancien président, elle poursuit d’anciens chefs de l’armée et de la police. Cette concentration de dossiers politiques entre quelques mains en fait une institution à la fois puissante et fragile. Le vice-Premier ministre et ministre de la Défense nationale et des Anciens combattants, Guy Kabombo, a réuni dès le 26 septembre le haut commandement militaire en séance d’urgence, appelant à la solidarité institutionnelle. Aucune source officielle n’avait encore précisé, à la date de rédaction, qui assurerait l’intérim à la tête de la Haute Cour et de l’auditorat général.
Ce vide ouvre une séquence délicate. Les nominations qui suivront seront scrutées comme des signaux politiques : le chef de l’État choisira-t-il des magistrats de continuité, garants des procédures engagées, ou des profils plus dociles, au risque de nourrir le soupçon d’une justice militaire aux ordres ? Dans des procès où l’opposition dénonce déjà une instrumentalisation, chaque report d’audience sera interprété. Le cas Yav, en particulier, pourrait devenir le test de la capacité de l’institution à survivre à ses propres dirigeants.
Reste la question que la mort de deux généraux rend impossible à éluder : celle du transport aérien intérieur. Tracep n’en était pas à son premier accident. En juillet 2026, un autre Let L-410 de la compagnie avait disparu entre Beni et le Sud-Kivu avant d’être retrouvé écrasé, avec un mort à la clé. L’ensemble des transporteurs congolais figure toujours sur la liste noire de l’Union européenne, signe d’une supervision de la sécurité aérienne jugée insuffisante par Bruxelles. Faute de routes praticables entre les provinces, l’avion reste pourtant le seul lien rapide entre Kinshasa et l’intérieur, y compris pour les hauts responsables de l’État, qui empruntent les mêmes appareils vieillissants que les commerçants et les fonctionnaires. Le Let L-410, bimoteur conçu en Tchécoslovaquie à la fin des années 1960, demeure le cheval de trait de ces liaisons courtes.
Le paradoxe est cruel. Un État qui confie à sa justice militaire le soin de juger la trahison, la corruption et l’effondrement du commandement n’a pas su garantir à ses propres magistrats un vol sûr entre Kikwit et Kinshasa. La suspension de Tracep répond à l’émotion, pas au problème structurel : l’absence de contrôle effectif de l’aviation civile, l’état des pistes et la vétusté des flottes. Tant que l’enquête ne sera pas publiée, les causes précises resteront inconnues. Mais les précédents parlent d’eux-mêmes, et Kenge n’est que le dernier d’une série trop longue.
L’enjeu des prochaines semaines est double. Sur le terrain judiciaire, Kinshasa doit démontrer que ses grands procès ne dépendaient pas de deux hommes, en désignant rapidement des remplaçants crédibles et en fixant un calendrier clair pour l’affaire Yav. Sur le terrain aérien, il lui faut enfin transformer les suspensions ponctuelles en réforme durable de la régulation. Si le crash de Kenge ne produit qu’un deuil national et une compagnie sanctionnée, il aura seulement confirmé ce que chacun savait déjà : en RDC, l’État juge ses généraux, mais peine encore à les faire voyager en sécurité.















