
Plus de 1 000 dollars en espèces sans l’accord de la Reserve Bank of Malawi ? Désormais interdit. Publiée au Journal officiel le 18 septembre, la mesure vise le marché noir des devises. Avec 2,4 mois d’importations en réserve, le Malawi traite pourtant un symptôme. Le mal, lui, reste entier.
Par Chioma Bennett
Aux frontières du Malawi, les voyageurs et les commerçants doivent désormais compter leurs billets avant de partir. Depuis la publication, le 18 septembre 2026, du Foreign Exchange (Limit on Physical Possession of Foreign Currency) Notice au Journal officiel du Malawi, nul ne peut détenir plus de 1 000 dollars en devises, soit environ 1,75 million de kwachas, sans l’autorisation de la Reserve Bank of Malawi (RBM). Signé le 7 septembre, l’avis numéro 88 va plus loin : quiconque sort du pays avec davantage doit prouver que l’argent a été acheté auprès d’un intermédiaire agréé. En kwachas, le plafond tombe à l’équivalent de 5 000 dollars pour les commerçants transfrontaliers et de 100 dollars pour les autres voyageurs.
La mesure ne tombe pas du ciel. Le Malawi vit depuis plusieurs années une pénurie chronique de devises, qui a nourri un marché noir florissant. Les réserves officielles s’établissaient à 600,6 millions de dollars en juillet 2026, contre 616,1 millions en juin, selon The Nation. Elles couvrent 2,4 mois d’importations, en deçà du seuil de trois mois généralement recommandé. L’inflation, bien qu’en recul, atteignait encore 23,8 % en mars 2026, loin de la cible de 5 % de la banque centrale. Le gouverneur George Partridge, nommé en janvier 2026, hérite d’une économie où le dollar se négocie davantage dans la rue que dans les banques. Un an après l’élection de septembre 2025, remportée par Peter Mutharika avec 56,8 % des voix, l’avis du 18 septembre montre le chemin qui reste à parcourir pour stabiliser les comptes extérieurs.
Sur le fond, la RBM tente de rétablir par la contrainte ce que le marché ne lui offre plus. En plafonnant la détention physique de devises, elle espère assécher les circuits informels, obliger les agents économiques à passer par les banques et les bureaux agréés, et récupérer ainsi une partie des dollars qui échappent au système officiel. La logique a sa cohérence : chaque billet vert qui circule hors des banques est un billet que la banque centrale ne peut ni compter ni mobiliser pour financer les importations de carburant, d’engrais ou de médicaments. La nouveauté tient à l’extension du contrôle à la simple détention sur le territoire national, et pas seulement aux sorties de fonds : chaque portefeuille devient, en théorie, un objet de surveillance. Reste la question de l’application. Contrôler des sommes transportées à un poste-frontière est une chose ; vérifier ce que chacun garde chez soi ou dans son commerce en est une autre, qui suppose des moyens considérables et des contrôles intrusifs.
Mais le diagnostic des économistes locaux est sévère. « En fin de compte, il est difficile de résoudre des problèmes économiques structurels par la seule réglementation », a résumé Edward Leman, économiste à l’Université du Malawi, cité par The Nation. L’analyste Milward Tobias va dans le même sens : la mesure ne s’attaque pas à la pénurie de devises, elle aide seulement à survivre dans la crise. Le cœur du problème tient à un déséquilibre simple. Le pays importe davantage qu’il n’exporte, ses recettes d’exportation reposent largement sur l’agriculture, et chaque choc climatique ou chute des cours rouvre la brèche. Aucun plafond en espèces ne comble ce trou.
Le risque est même de l’aggraver. Les commerçants transfrontaliers, qui approvisionnent une partie des marchés urbains depuis le Mozambique, la Zambie ou la Tanzanie, dépendent de liquidités en devises que les banques peinent à leur fournir. Steven Yohane, président de l’association des commerçants transfrontaliers, a prévenu que ses membres se tournaient déjà vers les canaux informels faute de devises sur le marché officiel. En rendant la détention de dollars plus risquée sans rendre leur accès plus facile, la réglementation pousse les échanges vers la clandestinité qu’elle prétend combattre. Les expériences d’autres économies africaines sous tension, où le contrôle des changes a surtout élargi l’écart entre taux officiel et taux parallèle, invitent à la prudence.
La mesure pose enfin une question de confiance. Une banque centrale qui fixe la quantité de dollars qu’un citoyen peut garder dans sa poche envoie un signal ambigu aux investisseurs et à la diaspora, dont les transferts comptent parmi les sources de devises du pays. Le message peut se lire comme une preuve de fermeté. Il peut aussi être perçu comme l’aveu que les instruments classiques, taux d’intérêt, ajustement du taux de change, financements extérieurs, n’ont pas suffi. Or c’est par ces canaux, et non par la fouille des bagages, que se reconstituent durablement des réserves. Pour les Malawites de l’étranger qui envoient de l’argent à leurs proches, la tentation sera forte de privilégier les canaux informels, plus rapides et moins surveillés, au détriment des circuits bancaires que la RBM cherche précisément à alimenter.
Les prochains mois diront si la RBM a acheté du temps ou seulement déplacé le problème. Pour que le plafond de 1 000 dollars ne reste pas un simple outil de police, il devra s’accompagner d’une politique d’offre : soutien aux filières exportatrices, discipline budgétaire pour réduire le besoin de financement monétaire, et un taux de change assez crédible pour ramener les dollars de la rue vers les guichets. Sans cela, le Malawi rejoindra la longue cohorte des pays qui ont cru pouvoir décréter la confiance dans leur monnaie. Aux frontières comme à Lilongwe, les billets verts continueront de circuler, simplement un peu plus loin des regards de la banque centrale.















