
Le 27 juillet, le conseil d’administration du FMI a bouclé la sixième et dernière revue du programme ghanéen et libéré une ultime tranche de 371 millions de dollars. Accra sort d’un plan de 3 milliards salué comme un succès, mais bascule sans filet vers un instrument sans financement.
Par Kwame Mensah
Le 27 juillet 2026, dans une salle de conseil feutrée de Washington, le Fonds monétaire international a apposé son sceau sur la sixième et dernière revue du programme ghanéen. La décision a libéré 265,9 millions de droits de tirage spéciaux, soit environ 371 millions de dollars, et refermé un plan de facilité élargie de crédit de près de 3 milliards de dollars ouvert au printemps 2023, au plus fort de la pire crise financière qu’ait connue le pays depuis une génération. À Accra, le gouvernement de John Mahama et son ministre des Finances, Cassiel Ato Forson, ont aussitôt transformé l’annonce en récit de rédemption : un cedi stabilisé, une inflation ramenée sous les seuils de crise, des réserves de change presque doublées, un solde primaire repassé en excédent. Le Fonds lui-même a salué une trajectoire assainie et un risque de surendettement revenu à un niveau jugé modéré. La photographie est flatteuse. Elle laisse pourtant affleurer une question plus rugueuse : que reste-t-il d’un programme lorsque disparaît la contrainte qui l’avait rendu possible ?
Car la nouveauté n’est pas seulement la sortie, elle tient à la forme de cette sortie. Plutôt que de renouer avec un prêt classique, Accra a choisi un instrument de coordination de la politique économique, un dispositif de trente-six mois qui ne s’accompagne d’aucun décaissement. Le Ghana ne touchera plus un dollar du FMI ; il accepte, en contrepartie, de demeurer sous une surveillance rapprochée, avec des revues régulières censées rassurer créanciers et investisseurs. Aux yeux du gouvernement, l’arrangement consacre la maturité retrouvée d’une économie qui n’a plus besoin de l’argent du Fonds pour tenir. Aux yeux des sceptiques, il trahit la fragilité d’un pays qui n’ose pas encore affronter seul le verdict des marchés obligataires. Entre ces deux lectures, la frontière est mince, et c’est précisément là que se joue la crédibilité de l’après-plan. En publiant une liste de réformes encore attendues, le Fonds a d’ailleurs pris soin de rappeler que le chantier restait ouvert : discipline budgétaire à ancrer, assainissement d’un secteur de l’énergie criblé de dettes, élargissement d’une base fiscale trop étroite, gouvernance des entreprises publiques à refonder.
Sur le terrain, la statistique triomphante se heurte au vécu. La désinflation célébrée à Washington ne se convertit pas mécaniquement en pouvoir d’achat dans les marchés d’Accra ou de Kumasi, où le coût de la vie reste écrasant après trois années de restrictions. La restructuration de la dette, intérieure d’abord, extérieure ensuite, a soulagé l’État mais laminé l’épargne des ménages, des fonds de pension et des banques qui avaient prêté au Trésor. Des retraités ont vu la valeur réelle de leurs placements fondre ; des établissements financiers ont dû être recapitalisés. Le souvenir de cette ponction reste vif, et il nourrit une défiance que trois trimestres de bons chiffres ne suffisent pas à effacer. Le pari du gouvernement Mahama est que la croissance, portée par un or au plus haut et par une reprise des exportations, finira par ruisseler jusqu’aux plus modestes. Rien n’est moins certain.
Le contre-choc, du reste, guette. La manne aurifère nourrit une aisance de façade, susceptible de se retourner au premier retournement des cours mondiaux, tandis que la filière cacao, autre pilier historique de l’économie ghanéenne, traverse une passe difficile faite de récoltes en berne et de contrebande. Or c’est sur ces deux rentes que repose une large part de la promesse budgétaire. La dépendance aux matières premières, que le programme du FMI n’a pas corrigée, laisse Accra exposé aux humeurs des marchés de Londres et de New York, bien davantage qu’aux décisions prises dans les capitales voisines. Un responsable du secteur privé, cité par la presse locale, résume la crainte des milieux d’affaires : sans la tutelle du Fonds, la tentation de relâcher l’effort budgétaire à l’approche des prochaines échéances politiques pourrait resurgir, comme elle l’a fait par le passé, chaque fois que l’urgence extérieure s’estompait.
C’est là que l’expérience ghanéenne dépasse le seul cas d’Accra. Le pays fut, en 2022, le symbole de la vague de défauts qui a frappé l’Afrique subsaharienne après la pandémie et la brutale remontée des taux mondiaux. Le voir sortir d’un programme par le haut, sans nouveau prêt, offrirait un précédent précieux à une région où plusieurs États, du Sénégal à la Zambie, cherchent encore la porte d’un endettement devenu insoutenable. Le message adressé aux capitales voisines est double : la sortie de crise est possible, mais elle se paie d’années d’austérité et de sacrifices dont la facture sociale n’est jamais entièrement soldée. Pour les partenaires du Ghana, la réussite affichée est un argument ; pour ses créanciers, elle est un test grandeur nature de la solidité des restructurations menées sous l’égide du Cadre commun du G20.
Mais le précédent ne vaudra que s’il tient dans la durée. Un instrument sans argent n’a d’autre force que la parole donnée et la discipline volontaire ; il repose sur la conviction que le gouvernement respectera, sans y être contraint, des engagements qu’il ne signe plus sous la menace d’une suspension de décaissement. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ghanéen, est celle de savoir si un pays africain peut réellement s’affranchir de la tutelle du FMI sans y retomber quelques années plus tard, prisonnier du cycle qui l’y avait conduit. Le Ghana a repris la main sur son récit. Il lui reste à démontrer qu’il saura tenir sa trajectoire le jour où plus personne ne tiendra sa plume.















