
Début août, Conakry a réaffirmé son attachement au franc guinéen et écarté l’adoption de l’éco, la future monnaie unique de la CEDEAO, tout en rejoignant la Task Force du projet. Un grand écart assumé, entre souveraineté monétaire revendiquée et intégration régionale affichée.
Par Aïssatou Diallo
Début août, le gouvernement guinéen a tranché, ou presque. Conakry a réaffirmé son attachement au franc guinéen et écarté, pour l’heure, l’adoption de l’éco, la future monnaie unique que la CEDEAO ambitionne de lancer dès 2027. Le message, martelé par les autorités, tient en une formule : la Guinée bat sa propre monnaie depuis plus de soixante-cinq ans, et cette monnaie est un symbole de souveraineté économique. Dans le même mouvement, pourtant, Conakry a rejoint la Task Force présidentielle chargée de piloter le programme de l’éco, dont l’intégration a été approuvée lors de la conférence des chefs d’État du 19 juillet. Refuser la monnaie tout en s’asseyant à la table qui la conçoit : le paradoxe est assumé.
Pour saisir la portée du geste, il faut remonter le fil de l’éco. Depuis plus de vingt ans, la CEDEAO promet une monnaie commune censée fluidifier les échanges entre ses États et réduire la dépendance aux devises étrangères. Le projet bute sur des critères de convergence rarement tenus, sur la fracture entre la zone du franc CFA et les pays à monnaie propre, et sur les réticences des poids lourds. Lors du 69e sommet ordinaire tenu à Lungi, en Sierra Leone, les chefs d’État ont pourtant réaffirmé leur engagement en faveur d’un lancement progressif dès 2027. La Guinée, qui a rompu avec le franc CFA dès son indépendance en 1960, se retrouve au cœur de cette équation. Le pays partage ses frontières avec plusieurs membres de l’UEMOA, où circule le franc CFA, ce qui fait de sa monnaie une singularité régionale autant qu’un choix politique.
La position de Conakry s’inscrit dans le récit souverainiste que porte la transition dirigée par le général Mamadi Doumbouya, dont le gouvernement, conduit par le Premier ministre Amadou Oury Bah, vient d’être partiellement remanié. Conserver le franc guinéen, c’est garder la maîtrise de sa politique monétaire, la liberté d’ajuster son taux de change et de battre monnaie selon ses besoins. C’est aussi, sur le plan politique, entretenir une fierté nationale héritée de la rupture historique avec Paris. En rejoignant malgré tout la Task Force, la Guinée évite l’isolement et garde un pied dans la fabrique de la future monnaie, quitte à en récuser l’adoption immédiate.
Sur le terrain, la souveraineté monétaire a un coût que ressentent les Ménages. Le franc guinéen subit une érosion régulière, l’inflation grignote le pouvoir d’achat, et les prix des produits importés, libellés en dollars ou en euros, pèsent sur le quotidien. Pour le commerçant de Conakry comme pour le paysan de Haute-Guinée, la question n’est pas symbolique mais concrète : une monnaie stable protègerait l’épargne et faciliterait les échanges transfrontaliers. Les partisans de l’éco font valoir qu’une monnaie régionale crédible réduirait ces vulnérabilités. Les défenseurs du franc répliquent qu’une monnaie commune mal conçue transférerait à des institutions lointaines des décisions qui engagent la vie des Guinéens. Aux marchés de Conakry, la moindre variation du taux de change se répercute sur le prix du riz, de l’huile ou du carburant, et nourrit une inquiétude que les discours de souveraineté peinent à apaiser.
Entre l’État et le marché, les intermédiaires financiers observent le débat avec prudence. La Banque centrale de la République de Guinée, les banques commerciales et les opérateurs du commerce régional composent déjà avec une mosaïque de monnaies aux frontières, entre le franc guinéen, le franc CFA des voisins de l’UEMOA et les devises fortes. Une monnaie unique simplifierait les transactions, mais imposerait une discipline budgétaire et des règles de convergence que peu d’États respectent. Le risque, pour Conakry, serait de subir les contraintes de l’intégration sans en tirer les bénéfices, ou à l’inverse de s’exclure d’un espace monétaire appelé, un jour, à peser.
Ces hésitations révèlent le rapport de force qui traverse la CEDEAO. Le projet de l’éco oppose depuis toujours les tenants d’une monnaie adossée à l’ancrage du franc CFA et les partisans d’un régime plus souple, porté notamment par le Nigeria et les économies de la zone monétaire ouest-africaine. À cette ligne de fracture s’ajoute la défiance des régimes de transition envers une intégration qu’ils soupçonnent de diluer leur souveraineté. En choisissant le franc tout en gardant un siège à la Task Force, la Guinée incarne cette ambivalence collective : personne ne veut porter la responsabilité d’enterrer l’éco, mais peu se pressent de l’adopter. Chacun attend de voir qui, le premier, franchira le pas.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas guinéen, est celle de savoir si l’éco peut survivre à une adhésion à la carte, où chaque État garde la liberté de participer à sa conception sans s’engager à l’utiliser. En définitive, le franc guinéen n’est pas seulement une monnaie ; il est devenu l’étendard d’une souveraineté que Conakry brandit face à une intégration régionale toujours promise, jamais achevée. Le pari de la Guinée, garder sa monnaie sans claquer la porte, résume le dilemme de toute l’Afrique de l’Ouest : comment bâtir une union monétaire quand la souveraineté nationale reste, pour chacun, le dernier rempart ?















