À Niamey, les 21 et 22 septembre, le ministre algérien Mohamed Arkab a obtenu du président Abdourahamane Tiani le lancement rapide des études du gazoduc transsaharien (TSGP) sur le sol nigérien. Alger construit déjà sa section ; le Niger mesure encore la sienne. Ce décalage résume le pari énergétique algérien.

Par Tunde Adeyemi

Mardi 22 septembre, à Niamey, le président nigérien Abdourahamane Tiani a reçu Mohamed Arkab, ministre d’État algérien chargé des Hydrocarbures, accompagné du PDG de Sonatrach, Noureddine Daoudi. Au menu, un dossier que l’Algérie veut accélérer : le gazoduc transsaharien (TSGP), censé acheminer le gaz du Nigeria jusqu’au réseau algérien en traversant le Niger. Les deux parties sont convenues de lancer au plus vite les relevés topographiques du tracé nigérien, ainsi que les études géotechniques et d’impact environnemental. Dit autrement, sur la section nigérienne, aucun engin de chantier n’est encore attendu. Alger creuse déjà ; Niamey arpente encore. La visite de deux jours s’est achevée sur un engagement de principe plus que sur un calendrier. Tout l’enjeu du projet, et toute sa fragilité, tiennent dans ce décalage.

Le TSGP n’est pas une idée neuve, mais il a changé de statut en 2026. Porté conjointement par Sonatrach, la Nigerian National Petroleum Company Limited (NNPC) et la Société nigérienne du pétrole (SONIDEP), il doit courir sur environ 4 128 kilomètres, selon les données les plus récentes de Sonatrach relayées par ObservAlgérie. Sa capacité cible a été arrêtée à 30 milliards de mètres cubes par an, soit un débit théorique d’un peu plus de 82 millions de mètres cubes par jour, alors que l’étude de 2025 retenait encore une fourchette de 20 à 30 milliards. Le 3 juin, les trois pays ont validé le rapport final de l’étude de faisabilité actualisée confiée au bureau Penspen en février 2025. Le lendemain, à Aoulef, dans la wilaya d’Adrar, Sonatrach lançait les travaux du tronçon algérien, qui doit longer la route transsaharienne jusqu’au Centre national de dispatching du gaz de Hassi R’Mel.

L’empressement algérien a d’abord une logique comptable. Hassi R’Mel est la porte d’entrée vers les infrastructures d’exportation tournées vers l’Europe, et chaque mètre cube supplémentaire acheminé depuis le golfe de Guinée consolide la position d’Alger comme fournisseur du continent voisin. Or les marges de manœuvre financières se resserrent. Selon des projections du Fonds monétaire international rapportées par Algérie 360 le 23 septembre, les réserves de change du pays pourraient passer de 51 à 19,8 milliards de dollars d’ici à 2031. Dans cette perspective, le gaz nigérian en transit n’est pas un luxe géopolitique : c’est une assurance sur la rente future. La visite de Mohamed Arkab avait d’ailleurs un second volet, le suivi des travaux de grande maintenance de la raffinerie de Zinder et le renforcement du partenariat entre Sonatrach et la SONIDEP, destiné, selon les comptes rendus de l’audience, à mieux valoriser les ressources des deux pays.

Pour le Niger, le calcul est différent mais tout aussi intéressé. Le gazoduc promet des droits de transit, un accès potentiel au gaz pour sa propre production d’électricité et, surtout, un partenaire de poids au nord. La presse algérienne évoque déjà un autre corridor : depuis le retour du financement américain dans le projet d’uranium de Dasa, porté par la société canadienne Global Atomic, l’hypothèse d’un acheminement du minerai vers la Méditerranée à travers le territoire algérien gagne du terrain, selon Algérie 360. Le TSGP s’inscrit ainsi dans une stratégie plus large par laquelle Alger se pose en débouché naturel d’un Sahel enclavé. Pour Niamey, la voie est étroite : il s’agit de tirer parti de cette proximité sans devenir un simple couloir au service de l’ambition énergétique algérienne.

C’est pourtant sur le terrain que le projet sera jugé, et le terrain est rude. Dès mars 2026, Sonatrach avait envoyé une équipe à Niamey pour recueillir les données techniques du tracé et examiner les règles locales en matière de permis, d’études de danger et d’études d’impact. Six mois plus tard, la section nigérienne en est toujours à la phase préparatoire. Aucun calendrier de construction ni montage financier détaillé n’a été rendu public à l’issue de la visite. Les deux capitales disent vouloir poursuivre leur coordination ; elles ne fixent aucune échéance. La traversée d’espaces sahéliens exposés aux groupes armés pose une question de sécurisation que ni les communiqués algériens ni les dépêches de l’Agence nigérienne de presse n’abordent. Et à l’autre bout du tube, tout dépend de la capacité du Nigeria à dégager des volumes exportables suffisants, alors qu’Abuja est aussi courtisé par Rabat pour un projet concurrent de gazoduc longeant la façade atlantique. ObservAlgérie estimait en août que l’Algérie avait pris « beaucoup d’avance sur le Maroc ». L’avance n’a de valeur que si les deux autres partenaires suivent.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérien, est celle de savoir si un projet d’intégration régionale peut avancer au rythme du plus pressé de ses membres. L’Algérie a posé ses premiers tubes ; le Nigeria doit prouver qu’il a du gaz à vendre au nord ; le Niger doit transformer une promesse politique en études, puis en chantier, sur un territoire où l’État peine à tout contrôler. Chaque maillon a ses propres contraintes, et le plus lent fixera la date de mise en service. En définitive, le gazoduc transsaharien n’est pas seulement un ouvrage technique de plus de 4 000 kilomètres ; il redessine les rapports de force entre le Maghreb, le Sahel et le golfe de Guinée, et place Alger en position de chef de file d’une géographie énergétique que personne, pour l’instant, ne peut garantir de bout en bout.