Dimanche 20 septembre, le vice-président du TPLF a annoncé la formation d’une coalition de sept groupes armés visant à renverser le gouvernement fédéral. Des ennemis d’hier réunis par un seul objectif, dans un pays où la guerre du Tigré a tué environ six cent mille personnes.

Par Chioma Bennett

 

Le dimanche 20 septembre 2026, Amanuel Assefa, vice-président du Front de libération du peuple du Tigré, a déclaré à l’Agence France-Presse que sept groupes armés éthiopiens venaient de sceller une alliance. Objectif affiché : écarter le pouvoir en place et faciliter l’installation d’un gouvernement de transition. Les discussions duraient depuis plus d’un an, selon lui. La coalition réunit les forces tigréennes, les milices nationalistes amhara Fano, l’Armée de libération oromo, le Front national de libération de l’Ogaden, le Front de l’unité démocratique révolutionnaire afar et deux mouvements du Benishangul-Gumuz. Zemene Kasse, chef Fano, en assurera la présidence. Les autorités fédérales n’avaient pas répondu aux sollicitations de l’agence au lendemain de l’annonce.

Le contexte donne à cette déclaration son poids. Selon l’Union africaine, le gouvernement fédéral et le TPLF ont massé des troupes le long de la frontière de la région septentrionale ces derniers mois. L’accord de Pretoria, signé en novembre 2022 pour clore une guerre qui a coûté la vie à quelque six cent mille personnes, s’effrite : des affrontements survenus dans le Tigré quelques semaines plus tôt comptent parmi les violations les plus graves enregistrées depuis sa signature. En juin 2026, les élections générales ont reconduit Abiy Ahmed et son Parti de la prospérité, mais aucun scrutin n’a pu se tenir au Tigré. Un pouvoir reconduit sans le vote d’une région, et une région qui s’allie désormais à tous les adversaires de ce pouvoir : la symétrie est inquiétante. Elle raconte l’échec d’une séquence électorale censée refermer la parenthèse de la guerre et qui n’a fait que déplacer la contestation du bulletin vers le terrain.

Face à cette coalition, Addis-Abeba conserve des avantages matériels décisifs. Kjetil Tronvoll, spécialiste de la région au Oslo New University College, doute de la capacité des insurgés à renverser un gouvernement qui dispose d’une flotte de drones importante. Il parle d’une guerre sacrificielle pour les rebelles et se demande s’ils pourront la soutenir dans la durée. Il concède toutefois un point qui change l’équation : coordonnés sous un commandement militaire unique, ces mouvements ouvriraient quatre à cinq fronts simultanés, ce qui constituerait un vrai défi. La nuance est l’essentiel du dossier. L’alliance ne modifie pas le rapport de force en matériel ; elle modifie la géographie du conflit, donc le coût de sa gestion.

Le contrepoint vient de l’histoire récente des alliés eux-mêmes. Les Fano, milices d’autodéfense amhara, ont combattu aux côtés des forces fédérales pendant la guerre du Tigré avant de prendre les armes contre le gouvernement en avril 2023, lorsque Addis-Abeba a entrepris de les désarmer. L’Armée de libération oromo, classée organisation terroriste par les autorités, affronte l’armée en Oromia depuis 2018. Surtout, un différend territorial majeur subsiste : le Tigré occidental, revendiqué par les Tigréens, est administré depuis la fin de la guerre par des nationalistes amhara. Interrogé sur ce point, Amanuel Assefa a répondu que les alliés s’assiéraient plus tard à la table pour régler pacifiquement leurs problèmes. Renvoyer le partage du territoire à l’après-victoire est la fragilité structurelle de toutes les coalitions de circonstance. Les idéologies, elles, ne convergent pas davantage : autonomistes, confédéralistes et nationalistes régionaux ne poursuivent pas le même État final.

Pour les civils, l’arithmétique est plus simple et plus dure. L’Oromia et l’Amhara, les deux régions les plus peuplées du pays, vivent depuis des années sous régime d’affrontements intermittents ; le Tigré cumule déplacements massifs de population et reprise des combats. Une coordination des fronts signifie une extension des zones de guerre, non leur raccourcissement, et une prime à la durée. L’expérience éthiopienne et celle du voisinage indiquent que la multiplication des fronts ne précipite pas les règlements : elle les complique, faute d’interlocuteur unique disposant d’un mandat pour négocier au nom des autres. Les convois humanitaires, eux, se négocient front par front, avec sept interlocuteurs plutôt qu’un, et autant de droits de passage à monnayer. Dans une économie agricole soumise aux aléas climatiques, chaque saison de combats se paie ensuite en récoltes manquées, en écoles fermées et en cohortes d’enfants sortis du système scolaire pour de bon.

La dimension extérieure achève de charger l’équation. Les tensions avec l’Érythrée, l’ambition d’un accès maritime pour un pays enclavé de plus de cent vingt millions d’habitants et l’instabilité soudanaise composent un voisinage où chaque acteur dispose de relais à l’intérieur de l’Éthiopie. Une coalition de sept mouvements devient, dans cette configuration, un marché ouvert aux parrainages régionaux, avec la contrepartie qui accompagne toujours ce type de soutien : les financeurs attendent un retour politique. L’Union africaine, garante de l’accord de Pretoria et dont le siège se trouve à Addis-Abeba, se retrouve pour sa part en position singulièrement inconfortable pour arbitrer une crise qui se joue à sa porte.

En définitive, l’alliance annoncée le 20 septembre n’est pas seulement une coalition militaire ; elle mesure l’épuisement d’un système politique où le fédéralisme ethnique n’organise plus la coexistence mais la compétition armée. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas éthiopien, est celle de savoir comment un État de cette taille peut refonder un pacte national quand chacune de ses composantes dispose de sa propre force armée et de son propre récit historique. Pour Abiy Ahmed, la voie est étroite : la réponse militaire nourrit l’adversaire qu’elle prétend réduire, l’ouverture politique fragilise un pouvoir qui tient précisément par la centralisation.