
Le Conseil des ministres du 16 septembre a validé un cadre national de régulation de l’accès des mineurs aux plateformes. Seuil de seize ans, algorithmes désactivés, publicité ciblée interdite : Nouakchott emprunte au modèle australien une ambition que les plateformes, ailleurs, ont largement contournée.
Par Karim Benyahia
Le mercredi 16 septembre 2026, à Nouakchott, le Conseil des ministres réuni sous la présidence de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a examiné une communication présentée par le ministre de l’Autonomisation des Jeunes, de l’Emploi, des Sports et du Service civique. Son objet : un cadre national de régulation de l’accès aux plateformes de réseaux sociaux, présenté comme une protection contre les effets néfastes de l’espace numérique. Le communiqué officiel de l’Agence mauritanienne d’information en détaille le contenu avec une précision inhabituelle pour un texte encore au stade de la communication gouvernementale, et sans que le gouvernement de Moctar Ould Diay n’ait annoncé de calendrier législatif.
L’architecture repose sur trois piliers. D’abord une classification des services selon leur niveau de risque, avec un niveau d’accès adapté à chaque tranche d’âge. Le seuil de seize ans a été retenu, selon le communiqué, par alignement délibéré sur les tranches d’âge retenues à l’échelle mondiale, et le gouvernement prend soin de souligner qu’il s’agit d’un durcissement et non d’un assouplissement, puisqu’il place les jeunes de quinze ans sous régime de consentement parental. Ensuite la désactivation des algorithmes de recommandation pour les mineurs : arrêt par défaut du défilement infini et de la lecture automatique, interdiction du ciblage publicitaire, blocage des messages provenant d’inconnus, restriction de la diffusion en direct, heures de silence nocturne. Enfin un programme national de sensibilisation et d’éducation à l’usage sûr du numérique, destiné aux enfants, aux adolescents, aux familles et aux éducateurs, assorti d’un mécanisme de signalement, d’orientation et de prise en charge des enfants victimes de violence, d’exploitation ou d’autres risques numériques, avec une attention particulière portée aux enfants en situation de vulnérabilité.
Cette liste mérite attention parce qu’elle ne vise pas l’accès mais l’économie de l’attention. Interdire le défilement infini et la publicité ciblée revient à désarmer le modèle d’affaires des plateformes pour une catégorie d’utilisateurs, non à leur fermer la porte. L’approche est plus fine que l’interdiction sèche, et bien plus exigeante : elle suppose de vérifier l’âge, donc d’imposer à des opérateurs étrangers une obligation de conformité qu’un pays d’environ cinq millions d’habitants n’a guère les moyens d’auditer. Aucun régime de sanctions n’a par ailleurs été annoncé, ce qui laisse ouverte la question de savoir ce qui, dans ce dispositif, relèvera de la norme contraignante et ce qui restera de la pédagogie publique.
À Nouakchott, la mesure divise sans clivage net. Interrogé par Radio France Internationale le 21 septembre, le blogueur Dia Hamadou Alhousseinou, père de famille, y voit une piste utile face à des enfants aux yeux constamment rivés sur leur téléphone. D’autres voix s’inquiètent d’un contrôle de l’expression déguisé en protection de l’enfance, crainte d’autant plus vive dans une région où plusieurs gouvernements ont resserré l’étau sur les médias numériques au cours de l’année. Le texte mauritanien ne prévoit pourtant ni pouvoir de retrait de contenus, ni blocage de plateforme, ni coupure d’accès : sa cible est l’exposition des mineurs, pas la parole publique. La distinction est importante, et c’est aussi elle qu’il faudra surveiller à l’épreuve de la rédaction juridique. Le même Conseil des ministres a d’ailleurs entendu le ministre des Affaires étrangères annoncer un forum des communautés mauritaniennes de l’étranger à Nouakchott, du 29 au 31 octobre : la diaspora et la jeunesse connectée forment les deux publics que l’État cherche simultanément à reprendre en main.
La mise en œuvre est le point faible, et l’exemple qui inspire le projet en témoigne. L’Australie a interdit les comptes de réseaux sociaux aux moins de seize ans le 10 décembre 2025, sous peine d’amendes pouvant atteindre plusieurs dizaines de millions de dollars pour les plateformes. L’évaluation conduite par la commissaire à la sécurité en ligne, rendue publique en août 2026, établit que 81,5 pour cent des enfants australiens de moins de seize ans utilisaient encore au moins une plateforme restreinte trois mois après l’entrée en vigueur du texte, contre 85,9 pour cent auparavant. Quatre points en trois mois. Plus de la moitié des enfants interrogés déclaraient que la plateforme utilisée n’avait pas vérifié leur âge. Un décompte publié en juillet 2026 recensait néanmoins vingt-cinq pays ayant adopté ou déposé des textes inspirés de ce modèle.
Le rapport de force est là, et il est asymétrique. Canberra, avec son marché solvable et ses amendes dissuasives, obtient quatre points de baisse. Nouakchott ne dispose ni du poids commercial, ni de l’appareil de régulation, ni des capacités de vérification d’âge que suppose un tel dispositif. La régulation numérique appartient à cette catégorie de politiques publiques où l’énoncé de la norme est peu coûteux et son application hors de portée. Reste que la norme, même imparfaitement appliquée, produit des effets : elle documente une exigence, crée un point d’appui juridique pour les familles et les associations, et inscrit l’État dans une négociation internationale dont il était jusqu’ici absent.
En définitive, le cadre mauritanien n’est pas seulement un texte de protection de l’enfance ; il pose la question de ce qu’un petit État peut encore réguler quand l’infrastructure qu’il prétend encadrer est conçue, hébergée et monétisée ailleurs. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas mauritanien, est celle de savoir si les pays africains gagneront à légiférer chacun pour soi ou à porter ces exigences collectivement, à l’échelle de l’Union africaine, où le nombre d’utilisateurs devient enfin un argument de négociation. Pour Nouakchott, la voie est étroite : renoncer, c’est laisser le terrain aux plateformes ; légiférer seul, c’est risquer une règle que personne n’appliquera.















