Le bilan de l’attaque du Jnim contre le camp de Dioura, dans la région de Mopti, a doublé en une semaine : plus de cent soldats maliens tués, des dizaines de prisonniers exhibés en vidéo. Neuf jours après, le camp restait vide, et la question des renforts sans réponse.

Par Aïssatou Diallo

 

Le 10 septembre 2026, les combattants du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), affilié à al-Qaïda, ont submergé le camp militaire de Dioura, dans la région de Mopti, au cœur du delta intérieur du Niger. Neuf jours plus tard, le 19 septembre, Radio France Internationale rapportait, sur la foi de plusieurs sources concordantes, que plus de cent militaires maliens y avaient perdu la vie. Soit le double du premier décompte établi sur le terrain. Des soldats un temps portés disparus étaient en réalité morts. Des dizaines d’autres ont été emmenés par les assaillants, qui ont diffusé des vidéos où les prisonniers déclinent leur identité et leur numéro de matricule, devant des véhicules de l’armée nationale et un arsenal saisi.

Dioura n’est pas un poste secondaire. Le camp compte parmi les plus importants du centre du pays, verrou d’un axe stratégique et point d’appui d’une région où l’État malien a perdu, année après année, sa capacité d’administration. Il a déjà été attaqué à plusieurs reprises : en mai 2025, un assaut du Jnim y avait fait une quarantaine de morts. Seize mois plus tard, le même camp, le même adversaire, un bilan multiplié par deux et demi. La répétition est le fait saillant de ce dossier. Elle dit qu’une position identifiée comme vulnérable a été maintenue sans que sa défense soit refondée, et que le rapport de force local s’est inversé au profit d’une insurrection capable de concentrer des centaines d’hommes, de tenir un camp le temps de le vider, puis de se retirer avec son butin et ses captifs.

La réponse officielle a suivi le registre habituel. Les Forces armées maliennes ont annoncé des opérations aéroterrestres contre les assaillants et la neutralisation de plusieurs dizaines de combattants, sans publier de bilan de leurs propres pertes. Cette asymétrie de communication n’est pas anodine : elle abandonne le récit de l’événement aux vidéos de propagande du Jnim et à des sources locales. Depuis le 4 mai 2026, le général d’armée Assimi Goïta, président de la Transition, cumule ses fonctions avec celles de ministre de la Défense et des Anciens Combattants, reprises après la mort du général Sadio Camara en avril. Le général de division Oumar Diarra a été nommé ministre délégué. La chaîne de commandement s’est donc resserrée autour d’un seul homme au moment même où elle encaisse ses revers les plus lourds.

Pour les habitants de la zone, la question n’est plus stratégique mais domestique. « Finalement, qui doit nous protéger ? », s’interrogent des riverains cités par RFI, qui demandent aussi pourquoi l’armée n’a pas envoyé de renforts. Une semaine après l’assaut, selon la même source, le camp restait abandonné par les troupes. Le vide laissé par un départ militaire n’est jamais un vide : il est occupé par ceux qui l’ont créé. Dans le centre du Mali, cette substitution ne procède pas d’une conquête spectaculaire mais d’une usure patiente. Chaque garnison évacuée déplace de quelques dizaines de kilomètres la frontière du territoire utile de l’État, et transfère au mouvement armé une population, ses marchés et ses redevances.

L’étau économique complète le dispositif militaire. Depuis l’automne 2025, le Jnim frappe les convois de carburant sur les corridors qui relient Bamako aux ports de Dakar, d’Abidjan et de Conakry. L’approvisionnement des grandes villes n’a été rétabli qu’au prix d’escortes militaires, et de manière erratique, avec des pénuries plus dures encore à Ségou, San, Mopti ou Koutiala qu’à Bamako. Transporteurs, commerçants et collectivités paient l’insécurité deux fois : en primes de risque et en ruptures d’approvisionnement. Pour une économie enclavée dont les importations dépendent de trois corridors, la capacité d’un groupe armé à décider du débit de ces corridors constitue un pouvoir de négociation qu’aucun communiqué ne dissout. Le carburant est devenu, au Mali, un instrument de souveraineté disputée : celui qui régule le flux régule l’électricité des villes, la saison agricole et la mobilité des troupes.

Le contrepoint est politique. La souveraineté retrouvée a été le principal capital du pouvoir de transition : départ des forces françaises, fin de la mission des Nations unies, sortie de la Cedeao aux côtés du Burkina Faso et du Niger, partenariat russe présenté comme plus efficace et moins intrusif. Des analyses spécialisées reprises par la presse internationale évoquent la mort de cinq membres de l’Africa Corps russe à Dioura, signe que le nouveau parapluie sécuritaire n’échappe pas davantage à l’attrition. Trois ans après la création de l’Alliance des États du Sahel, le dividende sécuritaire promis ne se lit ni dans les bilans ni sur la carte, et le discours de puissance se heurte à l’arithmétique des pertes.

En définitive, Dioura n’est pas seulement une défaite tactique ; c’est le révélateur d’un modèle. Une armée qui tient des camps plutôt que des territoires, un État qui communique sur ses ripostes plutôt que sur ses morts, une insurrection qui choisit ses cibles et son calendrier : la combinaison produit mécaniquement des bilans de plus en plus lourds. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas malien, est celle de savoir si l’Alliance des États du Sahel peut fonder une légitimité durable sur la seule rhétorique de la souveraineté, quand ses habitants mesurent la protection à autre chose qu’à des communiqués. Pour Bamako, la voie est étroite : reconnaître l’ampleur des pertes fragilise le récit, la taire prépare le prochain Dioura.