Le département d’État américain a annoncé des restrictions de visas visant les responsables de la loi sud-africaine d’expropriation. Pretoria parle de mesure unilatérale fondée sur une lecture faussée de son droit interne. Le bras de fer engage bien plus que des laissez-passer.

Par Chioma Bennett

Le 15 septembre, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a annoncé une politique de restriction de visas visant les ressortissants étrangers jugés responsables ou complices de l’adoption et de la mise en œuvre de textes permettant, selon Washington, des saisies foncières sans indemnisation, des discriminations fondées sur la race ou l’incitation à la violence contre des minorités ethniques en Afrique du Sud. La mesure s’appuie sur l’Immigration and Nationality Act. Le 16 septembre, le ministre sud-africain des Relations internationales et de la Coopération, Ronald Lamola, a répondu par écrit qu’il prenait acte « avec préoccupation » et a accusé des groupes marginaux de présenter à Washington une image déformée des politiques intérieures de son pays.

La cible réelle est l’Expropriation Act, promulgué en janvier 2025 après cinq ans de navette parlementaire. Le texte remplace une loi de 1975 héritée de l’apartheid et encadre l’expropriation d’intérêt public par une procédure judiciaire, avec indemnisation déterminée par le juge en cas de désaccord. Il prévoit, dans des circonstances limitées et énumérées, une indemnisation pouvant être fixée à zéro : terres abandonnées, détenues à des fins purement spéculatives, ou déjà financées par des fonds publics. Aucune expropriation à indemnisation nulle n’a été prononcée à ce jour. La lecture américaine, qui décrit un mécanisme de confiscation généralisée, ne correspond pas au dispositif voté.

Le différend n’est pas juridique, il est politique. Depuis février 2025 et le décret présidentiel américain suspendant l’aide bilatérale à l’Afrique du Sud, Washington a empilé les mesures : gel de financements, statut de réfugié accordé à des Afrikaners, droits de douane relevés, et désormais restrictions consulaires. Chaque étape reprend un argumentaire porté depuis des années par des organisations agricoles minoritaires et relayé dans l’écosystème médiatique conservateur américain. Ronald Lamola a explicitement désigné ces relais lorsqu’il a dénoncé des « groupes marginaux » se présentant comme les représentants des minorités et des Afrikaners. Il se trouvait cette semaine à Washington pour des entretiens avec des parlementaires et des décideurs américains.

L’argument de Pretoria tient en une phrase : la compétence législative interne n’est pas négociable. Lamola a rappelé qu’il relève du droit souverain de l’Afrique du Sud d’adopter des lois traitant l’héritage de siècles d’injustice raciale. Le fond est difficilement contestable. Trente et un ans après la fin de l’apartheid, la propriété foncière agricole reste massivement concentrée entre les mains d’une minorité blanche, et les programmes de restitution engagés depuis 1994, fondés sur le principe du vendeur consentant, n’ont redistribué qu’une fraction des surfaces initialement visées. L’Expropriation Act est la réponse d’un État de droit à l’échec d’un mécanisme de marché, pas une rupture avec lui.

Reste que le coût s’accumule pour Pretoria. Les restrictions de visas frappent des responsables non nommés, ce qui installe une incertitude délibérée : nul ne sait qui figure sur la liste, et l’effet dissuasif s’étend bien au-delà des personnes effectivement visées. Pour un pays dont les exportations vers les États-Unis dépendent encore partiellement de l’accès préférentiel et dont les entreprises circulent entre Johannesburg et New York, le signal pèse sur les arbitrages d’investissement. La coalition gouvernementale, où le Congrès national africain du président Cyril Ramaphosa partage le pouvoir avec l’Alliance démocratique, doit en outre gérer un partenaire qui a lui-même critiqué certaines dispositions du texte.

L’économie donne la mesure de l’asymétrie. Les États-Unis figurent parmi les trois premiers débouchés commerciaux de l’Afrique du Sud, derrière la Chine, et absorbent notamment des véhicules assemblés dans le Gauteng et l’Eastern Cape, des agrumes du Cap-Occidental et des métaux du groupe platine. Ces filières emploient plusieurs centaines de milliers de personnes dans un pays où le chômage dépasse 30 %. À l’inverse, l’Afrique du Sud ne représente qu’une fraction marginale des échanges extérieurs américains. Une escalade symétrique coûterait donc infiniment plus à Pretoria qu’à Washington, ce que la diplomatie sud-africaine mesure parfaitement et ce qui explique la sobriété de sa riposte, régulièrement critiquée à gauche de sa propre coalition comme une capitulation déguisée.

L’affaire dépasse largement l’Afrique australe. Elle établit un précédent : une puissance extérieure sanctionne nominativement les auteurs d’une loi adoptée par un parlement élu, au motif que son contenu lui déplaît. Plusieurs capitales africaines observent, parce que la réforme foncière figure à l’agenda du Zimbabwe, de la Namibie et du Kenya, et parce que la même logique pourrait viser demain des textes miniers ou fiscaux. Pretoria a choisi de ne pas riposter par des mesures symétriques et de maintenir le canal diplomatique ouvert, calcul raisonnable pour un pays qui préside encore aux formats multilatéraux où il pèse. Le silence relatif des institutions continentales est plus embarrassant : ni l’Union africaine ni la Communauté de développement de l’Afrique australe n’ont produit de position commune, alors même que le principe en cause, celui de la non-ingérence dans l’ordre législatif interne, figure au premier rang de leurs textes fondateurs. Cette absence dit une réalité inconfortable : l’Afrique du Sud, longtemps porte-voix du continent dans les enceintes globales, affronte seule la première contestation frontale de sa souveraineté normative.

En définitive, les restrictions consulaires annoncées par Washington ne sont pas un instrument migratoire ; elles redessinent les rapports de force entre un législateur national et un partenaire commercial devenu arbitre de sa politique intérieure. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sud-africain, est celle de savoir où s’arrête la critique diplomatique d’une loi étrangère et où commence l’ingérence dans un ordre constitutionnel. Pretoria a répondu par écrit, sans hausser le ton. La prochaine étape dira si la retenue est une stratégie ou une contrainte.