
En interdisant le 17 septembre 2026 la diffusion de France 24 sur tous supports, la Haute Autorité de la communication guinéenne sanctionne un mot. Derrière la querelle sémantique se joue la définition officielle de la légitimité de Mamadi Doumbouya, président élu après un coup d’État.
Par Aïssatou Diallo
Tout est parti d’un adjectif. Sur une antenne de France 24, un journaliste a qualifié Mamadi Doumbouya de « président putschiste », en référence à son arrivée au pouvoir par les armes en septembre 2021. Le 16 septembre 2026, la Haute Autorité de la communication guinéenne adressait à la chaîne une mise en demeure exigeant la cessation immédiate de l’usage de termes jugés attentatoires à la dignité du chef de l’État et des rectifications éditoriales. Vingt-quatre heures plus tard, le jeudi 17 septembre, son président Boubacar Yacine Diallo signait une décision autrement plus lourde : l’interdiction de diffusion de France 24 sur l’ensemble du territoire national, avec effet immédiat.
La décision frappe par sa portée technique. Elle vise le satellite, le câble, les applications mobiles, les sites internet et les réseaux sociaux, c’est-à-dire tous les vecteurs par lesquels un contenu peut atteindre un téléspectateur guinéen. L’Autorité de régulation des postes et télécommunications est réquisitionnée pour procéder sans délai au blocage des flux de streaming, des applications et des sites web. Le distributeur du bouquet Canal+ en Guinée est sommé de couper le signal. Toutes les accréditations de presse accordées aux correspondants, envoyés spéciaux et collaborateurs de la chaîne sont retirées. Adoptée en session par dix commissaires et destinée au Journal officiel, la mesure a la forme d’un acte administratif ordinaire et la substance d’une rupture.
France 24 avait pourtant reconnu une erreur éditoriale et annoncé excuses et rectificatifs à l’antenne. La HAC a fondé sa sanction sur le maintien des propos incriminés, l’extrait litigieux demeurant, selon elle, accessible sur le site de la chaîne. L’argument juridique est mince, l’argument politique est limpide. Ce que Conakry refuse, ce n’est pas une imprécision de vocabulaire, c’est un récit. Mamadi Doumbouya a pris le pouvoir le 5 septembre 2021 en renversant Alpha Condé, puis conduit une transition qu’il a close par une élection présidentielle remportée le 28 décembre 2025 avec 86,72 % des voix, avant son investiture en janvier 2026. Le mot « putschiste » réinscrit l’élection dans la continuité du coup d’État ; l’interdire revient à décréter que l’urne a effacé les chars.
L’affaire n’est pas isolée, et c’est là qu’elle devient significative. La veille de la décision, le 16 septembre, la même autorité retirait l’accréditation du correspondant de Jeune Afrique en Guinée pour « manquements professionnels », sans détailler les faits reprochés, et avertissait les Web TV que toute violation de la réglementation serait sévèrement sanctionnée. En septembre 2025 déjà, en pleine campagne référendaire, elle avait suspendu pour trois mois le site Guinee360 pour insuffisance professionnelle et manipulation de l’information. Trois décisions en quarante-huit heures, visant successivement une chaîne internationale, un hebdomadaire panafricain et l’écosystème numérique local, dessinent moins une série de réponses ponctuelles qu’une doctrine de régulation.
Pour les journalistes guinéens, le signal est explicite. Le retrait d’accréditation, sanction administrative, court-circuite le débat sur le fond : nul besoin d’établir une faute devant un juge, il suffit de constater un manquement. Les rédactions locales, qui vivent d’un marché publicitaire étroit et dépendent souvent de la distribution par bouquets, n’ont pas les moyens d’un contentieux. La conséquence prévisible n’est pas une vague de suspensions, mais une autocensure discrète sur le lexique, les titres et les invités. Un correspondant privé d’accréditation ne perd pas seulement un accès ; il perd un métier. C’est par ce calcul, bien plus que par la fermeté des décisions, que se règle la température d’un espace médiatique. Le paradoxe est que la mesure risque d’être largement inefficace sur le plan technique. Bloquer un site, une application et un flux de streaming suppose une capacité de filtrage que les réseaux privés virtuels contournent en quelques secondes, et les extraits litigieux circulent déjà sur des plateformes que la HAC ne contrôle pas. Ce qui est visé, au fond, n’est pas l’accès à l’information, mais le statut de l’énoncé : rendre officiellement illégitime une manière de nommer le pouvoir.
Sur le plan régional, la Guinée rejoint une configuration désormais familière. France 24 est déjà interdite au Mali, au Burkina Faso et au Niger, trois pays dirigés par des régimes militaires souverainistes qui ont pris leurs distances avec Paris. Mais Conakry n’est pas Bamako. La Guinée n’a pas quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, elle a organisé un scrutin présidentiel, elle courtise les capitaux étrangers pour le gigantesque chantier de fer de Simandou et négocie avec des partenaires occidentaux, chinois et australiens. Se couper d’un média français n’est pas, dans ce contexte, un signal de rupture diplomatique ; c’est l’affirmation qu’un pouvoir issu des urnes entend fixer lui-même les termes dans lesquels on le décrit. La nuance est peut-être plus inquiétante que la rupture, car elle est reproductible.
Pour Conakry, la voie est étroite : le pouvoir veut la reconnaissance internationale qu’apporte l’élection et le contrôle narratif qu’autorisait la transition. Les deux ne tiennent pas longtemps ensemble. En définitive, l’interdiction de France 24 n’est pas un simple incident de régulation ; elle redessine la frontière entre critique légitime et offense, et confie à une autorité administrative le soin de la tracer. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas guinéen, est celle de savoir ce que vaut une légitimité électorale qui ne supporte pas d’être questionnée sur son origine, et combien de temps un régime peut interdire un mot sans interdire, ensuite, ceux qui l’emploient.















