Le Conseil national de sécurité a suspendu le 17 septembre 2026 les autorisations d’orpaillage artisanal et semi-industriel, et créé vingt et un pelotons fluviaux. Abidjan tente de reprendre le contrôle d’une économie de l’or clandestine dont l’essentiel des revenus échappe au pays.

Par Tunde Adeyemi

 

Le jeudi 17 septembre 2026, au palais de la présidence à Abidjan, le Conseil national de sécurité réuni autour d’Alassane Ouattara a pris une décision que la filière minière ivoirienne redoutait autant qu’elle l’espérait : un moratoire de six mois sur la délivrance des autorisations d’exploitation artisanale et semi-industrielle. À cette suspension s’ajoutent la création de vingt et un pelotons de sécurité fluviale, le renforcement des brigades spécialisées, un durcissement des sanctions et des mesures de réinsertion pour ceux que le secteur fait vivre. Le même communiqué signalait la saisie de 183 tonnes de faux médicaments et la destruction de 56 fumoirs, manière de ranger l’orpaillage clandestin parmi les grandes criminalités qui abîment le pays.

La décision ne sort pas de nulle part. Elle reprend les recommandations d’un atelier national de concertation et d’harmonisation des dispositifs de lutte, tenu à Yamoussoukro les 4 et 5 septembre. Depuis un an, le ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Mamadou Sangafowa-Coulibaly, enchaîne les déplacements de terrain, d’Aboisso à Séguéla, et a lancé début septembre une cinquième phase d’opérations dans le Sud-Comoé, où trente et un sites clandestins ont été démantelés. Le ministre y a changé de méthode, misant sur les chefferies traditionnelles et la surveillance communautaire davantage que sur la seule force publique. Le chiffre qu’il répète depuis Séguéla mesure l’échec accumulé : près de 80 % des revenus de l’or clandestin sont captés hors du pays.

Ce que révèle ce pourcentage, c’est moins une délinquance qu’une chaîne logistique. Les sites informels essaimés dans le Worodougou, le Bounkani ou le Sud-Comoé ne fonctionnent pas en autarcie : ils importent des machines, du mercure, du carburant et de la main-d’œuvre, et exportent un métal qui ressort par les frontières terrestres avant d’être raffiné ailleurs. L’État ivoirien ne perd pas seulement des recettes fiscales ; il perd la traçabilité de sa production au moment précis où l’once atteint des sommets historiques et où les acheteurs internationaux resserrent leurs exigences de conformité. Suspendre les autorisations revient à admettre que le guichet légal servait aussi de couverture, des permis artisanaux abritant des installations semi-industrielles autrement plus lourdes. La nuance a son importance : entre le puits creusé à la pelle et l’excavatrice amenée de nuit, il n’y a pas une différence d’échelle, mais un changement de nature. L’un relève d’une économie de survie, l’autre d’un investissement calculé, qui suppose des capitaux, des complicités administratives et un circuit d’écoulement déjà éprouvé.

Reste que le moratoire frappe d’abord ceux qui n’organisent rien. Sur les sites, la main-d’œuvre est jeune, souvent venue du nord du pays ou des États voisins, et vit d’une rémunération journalière sans équivalent dans l’agriculture de rente. Un hectare de cacao vieillissant paie moins qu’une semaine de creusage. Les autorités promettent des dispositifs de réinsertion, mais les précédents plans de reconversion ivoiriens ont buté sur la même équation : l’économie formelle n’offre pas, dans ces régions, de débouché comparable en rapidité de revenu. Le risque est connu, il consiste à faire disparaître l’activité des registres sans la faire disparaître du terrain, en la poussant plus loin dans la forêt et plus près des cours d’eau. S’y ajoute une dimension que les communiqués mentionnent rarement : dans plusieurs régions, l’orpaillage s’est installé au cœur des plantations de cacao et d’hévéa, avec l’accord tacite de propriétaires qui louent leurs parcelles plutôt que de récolter. Le sous-sol paie mieux que la surface, et cette arithmétique-là ne se décrète pas.

Les intermédiaires, eux, encaisseront le choc autrement. Les coopératives et petites sociétés qui avaient joué le jeu de la régularisation voient leurs demandes gelées pendant six mois, tandis que les réseaux qui n’ont jamais sollicité d’autorisation continueront d’opérer. Une suspension indifférenciée pénalise mécaniquement l’acteur déclaré et laisse intact le circuit parallèle, à moins que les vingt et un pelotons fluviaux ne modifient réellement l’équation sur les rivières, là où se concentrent la drague et la pollution au mercure. Toute la crédibilité du dispositif tient à cette bascule : le moratoire est une mesure administrative, la reprise en main sera policière et judiciaire, ou ne sera pas.

Le contexte régional n’aide pas. La Côte d’Ivoire partage avec le Burkina Faso, le Mali et la Guinée des frontières poreuses et un même sous-sol aurifère, dans une sous-région où l’or artisanal finance ailleurs des groupes armés. Abidjan, dont le nord touche les zones d’activité jihadiste sahélienne, a des raisons stratégiques, et pas seulement fiscales, de reprendre la main sur ces flux. Mais elle agit seule quand la matière première, elle, circule. Le Conseil national de sécurité a d’ailleurs moins annoncé une politique minière qu’un volet supplémentaire d’une doctrine sécuritaire, ce qui en dit long sur la façon dont le pouvoir ivoirien lit désormais le dossier. Pour Abidjan, la voie est étroite : durcir la répression sans nourrir le ressentiment des régions minières, et assainir la filière sans effrayer les compagnies industrielles qui, elles, portent les projets de long terme et les recettes attendues du budget.

En définitive, un moratoire de six mois n’est pas un outil technique neutre ; il redessine les rapports de force entre un État qui veut réinscrire l’or dans ses comptes et des filières qui ont appris à s’en passer. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est celle de savoir si un pays peut encore formaliser une économie extractive de subsistance sans offrir aux orpailleurs une alternative crédible, ou si la répression ne fait que déplacer la rente vers ceux qui savent la dissimuler le mieux. La réponse se lira en mars 2027, à la levée du moratoire.