Officiellement, la croissance tunisienne repart et le chômage recule. Dans les foyers de Ben Arous ou d’Ennasr, les coupures d’eau et d’électricité, les pénuries et la hausse du coût de la vie racontent une autre histoire. Entre refus affiché du FMI et dépendance aux bailleurs, le modèle de Kaïs Saïed montre ses limites.

Par Karim Benyahia

Le 3 septembre 2026, des habitants de Ben Arous affirmaient avoir passé près de vingt-quatre heures sans eau au robinet, tandis que la banlieue sud de Tunis subissait de nouveaux délestages. La scène, devenue banale depuis l’été, résume le paradoxe tunisien. Au deuxième trimestre, le produit intérieur brut a progressé de 2,3 % sur un an, le taux de chômage est retombé à 14,9 % et l’inflation, longtemps à deux chiffres, glisse désormais sous 5 %. Le président Kaïs Saïed y voit la preuve que sa politique d’autosuffisance porte ses fruits. Pourtant, au mois d’août, plus de six cents mouvements de protestation ont visé l’eau et l’électricité, soit la majorité des mobilisations recensées dans le pays. L’écart entre la statistique et le vécu est devenu la véritable question politique.

Ce décalage tient d’abord à un budget 2026 bâti sur des hypothèses fragiles. Le gouvernement de la cheffe du gouvernement Sarra Zaâfrani Zenzri table sur une croissance de 3,3 %, quand le Fonds monétaire international n’en anticipe que 2,1 %. Le texte parie aussi sur un baril de pétrole autour de 60 dollars, alors que les cours ont dépassé 100 dollars à plusieurs reprises cette année sur fond de tensions au Proche-Orient. Importatrice nette d’énergie et pratiquant de lourdes subventions, la Tunisie voit sa facture s’alourdir et ses réserves de devises s’éroder. Faute de réformes de structure, l’État continue d’emprunter auprès de la Banque centrale à taux nul, une facilité qui nourrit l’inflation sans créer la richesse correspondante.

Face à la grogne, la réponse du pouvoir relève moins de la correction que de la mise en récit. M. Saïed a qualifié les coupures d’« événements inhabituels » et promis que l’État ne resterait pas « les bras croisés face à quiconque cherche à harceler les citoyens ». Une vague d’enquêtes pénales a été ouverte contre des fonctionnaires du dossier électrique, dans la lignée de la stratégie des boucs émissaires déjà éprouvée en 2023. Le syndicat de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz avance, lui, une explication plus prosaïque : une demande dopée par la canicule que l’appareil productif ne peut plus suivre, faute d’investissements, la dernière grande centrale ayant été inaugurée en 2019. Le Parlement, longtemps aligné sur le chef de l’État, a lui aussi haussé le ton : réuni le 27 juillet pour débattre des coupures, il a reproché au gouvernement son silence, après qu’un ministre eut quitté un débat budgétaire à la suite d’une altercation avec des députés.

Pour les ménages, l’addition est concrète. Les délestages frappent en pleine vague de chaleur, l’eau en bouteille se raréfie, et les directives de la Banque centrale limitant depuis mars le règlement à crédit des importations jugées « non essentielles » font planer le risque de pénuries de médicaments et de denrées, comparables à celles de 2023. Le chômage des diplômés du supérieur atteint 26,6 %, signe que la reprise statistique ne crée pas les emplois attendus. Les transferts de la diaspora, qui représentaient environ 30 % des réserves en devises en 2024, pourraient fléchir si l’inflation persiste en Europe, où vit l’essentiel des Tunisiens de l’étranger, privant le pays d’un amortisseur essentiel.

À l’étage intermédiaire, la même logique alimente le ressentiment. Les organisations patronales, à l’image de la Conect, dénoncent des restrictions à l’importation qui asphyxient les petites entreprises et renforcent les positions des grands opérateurs disposant de liquidités, au risque d’ancrer davantage les monopoles que l’économie traîne depuis l’indépendance. Le secteur des phosphates, longtemps pilier des exportations, a connu début septembre trois jours de grève à la Compagnie des phosphates de Gafsa. Quant aux concessions solaires accordées à des investisseurs étrangers, elles sont perçues comme une braderie de la souveraineté énergétique, au point d’avoir provoqué le limogeage d’un ministre avant même leur adoption.

Cette crispation interne contraste avec un activisme diplomatique tourné vers le financement. Après avoir rejeté en 2022 un programme du FMI de 1,9 milliard de dollars au nom de la souveraineté, Tunis a multiplié les emprunts auprès de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et des institutions européennes, tout en actualisant sa coopération migratoire avec l’Italie. Le rapprochement avec l’Algérie, scellé par une vingtaine d’accords fin 2025 dont un volet militaire, et l’intensification des échanges avec la Libye dessinent un axe nord-africain que Tunis espère monnayer en accès à l’énergie et en soutien budgétaire. La dette publique, qui frôlait 85 % du produit intérieur brut en 2024 avant de refluer autour de 82 % en 2025, laisse toutefois peu de marges, et chaque nouvel emprunt coûte plus cher que le précédent.

Cette diplomatie du financement ne règle pourtant rien sur le fond. Sans adhésion populaire, les prêts extérieurs risquent d’alimenter la contestation plutôt que de l’éteindre, comme l’a montré la fronde contre les concessions solaires. Pour M. Saïed, la voie est étroite : consolider un pouvoir déjà sans contre-pouvoir tout en répondant à une colère sociale qu’aucun indicateur ne conjure. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas tunisien, est celle de savoir si un modèle de souveraineté proclamée peut tenir sans réformes de structure ni contrat social renouvelé. À dix-huit mois des législatives de 2027, la réponse dira si la Tunisie stabilise son économie ou si elle rejoue, en plus grave, le scénario des pénuries.