Le choléra frappe six pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre, avec plus de cinquante mille cas au Nigeria et près de sept cents morts en RDC, alerte l’UNICEF. Une épidémie évitable qui expose la faillite de l’eau potable et de l’assainissement, et dont les enfants paient le prix.

Par Éliane Moukoko

 

Dakar, le 12 août 2026. Dans un communiqué alarmé, le Fonds des Nations unies pour l’enfance a dressé la carte d’une épidémie qui gagne du terrain. Le choléra sévit désormais dans au moins six pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre, exposant des millions d’enfants. Le Nigeria concentre la plus lourde flambée en nombre de cas, avec plus de cinquante mille contaminations et trois cent trente-huit décès recensés depuis le 1er janvier, tandis que la République démocratique du Congo déplore le bilan le plus meurtrier, plus de trente mille cas et près de sept cents morts. La flambée nigériane a connu une accélération brutale dans l’État de Borno à la fin du mois de juillet, sur fond de déplacements liés à l’insécurité. Une maladie que l’on sait pourtant prévenir et soigner.

Le choléra n’a rien d’une fatalité tropicale. Infection intestinale provoquée par l’ingestion d’eau ou d’aliments souillés, il tue par déshydratation en quelques heures s’il n’est pas traité, mais guérit avec une simple réhydratation lorsque les soins arrivent à temps. Sa propagation raconte donc moins une histoire de virulence qu’une géographie de la vulnérabilité. Pluies saisonnières, inondations, déplacements de populations et transmission transfrontalière accélèrent la contagion, prévient l’UNICEF, qui a lancé un appel à mobiliser d’urgence quinze millions de dollars. De son côté, l’agence continentale de santé publique alerte sur une poussée simultanée du choléra, de la variole du singe et de la fièvre de Marburg. Pour endiguer une flambée, il suffirait souvent d’un accès fiable à l’eau salubre, de latrines et de savon, autant de biens que des millions de foyers de la région n’ont jamais eus.

Face à l’urgence, gouvernements et agences déploient l’arsenal classique : centres de traitement, chloration des points d’eau, campagnes de sensibilisation et, quand les doses sont disponibles, vaccination orale. Mais le stock mondial de vaccin anticholérique, géré au compte-gouttes, ne suffit pas à couvrir toutes les flambées qui se multiplient sur la planète, et les ripostes nationales restent tributaires d’un financement international qui se raréfie. Depuis plusieurs années, la pénurie mondiale de vaccin a contraint les autorités sanitaires à n’administrer qu’une seule dose au lieu de deux, afin d’étirer un stock insuffisant. Le directeur régional de l’UNICEF pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, Gilles Fagninou, a appelé à une action urgente et coordonnée, rappelant que chaque semaine perdue se paie en vies d’enfants.

Car ce sont les plus jeunes qui paient le prix fort. En République centrafricaine, les enfants de moins de dix ans représentent près de la moitié des cas signalés ; au Tchad, les deux tiers des infections touchent des moins de quinze ans. Affaiblis par la malnutrition, vivant souvent dans des camps de déplacés ou des quartiers périphériques dépourvus d’eau potable, ils constituent la population la plus exposée à une maladie qui frappe d’abord là où manque le premier des biens publics, de l’eau propre. Le choléra et la malnutrition se renforcent d’ailleurs l’un l’autre : un enfant dénutri résiste moins bien à la déshydratation, et une diarrhée sévère aggrave la dénutrition. Derrière les statistiques, ce sont des familles qui enterrent des enfants morts de diarrhée au XXIe siècle.

La véritable cause du désastre n’est pas microbienne, elle est structurelle. Dans une grande partie de la région, l’accès à l’eau potable et à l’assainissement demeure un privilège plutôt qu’un droit, et les réseaux, quand ils existent, se dégradent faute d’entretien. La faiblesse chronique des systèmes d’eau, d’hygiène et d’assainissement, aggravée par une urbanisation rapide et non planifiée, transforme chaque saison des pluies en menace sanitaire. À cette fragilité s’ajoute le reflux de l’aide humanitaire : les coupes budgétaires décidées par plusieurs bailleurs amputent les programmes de prévention au moment précis où les besoins explosent. Dans nombre de villes, l’eau vendue par citerne ou puisée dans des sources non protégées supplée un service public défaillant, au prix fort pour les plus pauvres.

Le choléra met ainsi en lumière une économie politique de la négligence. Épidémie transfrontalière, il appelle des réponses régionales, mais se heurte à des ripostes fragmentées, cloisonnées par les frontières et les budgets nationaux. Dans un contexte de compétition entre crises, du Soudan à la République démocratique du Congo, les urgences les moins spectaculaires peinent à mobiliser des financements, et une maladie de l’eau sale n’a pas le pouvoir d’alarme d’un virus émergent. Les alertes se succèdent d’une année sur l’autre sans que les investissements de fond suivent, comme si l’épidémie faisait désormais partie du décor. La logique de l’urgence, qui finance des centres de traitement plutôt que des canalisations, perpétue un cycle où l’on soigne les symptômes sans jamais traiter la cause.

La question qui se pose désormais, au-delà de la flambée de cette saison, est celle de savoir si l’Afrique de l’Ouest et du Centre continuera d’affronter le choléra comme une catastrophe naturelle plutôt que comme un échec de développement. Tant que l’eau potable et l’assainissement resteront le parent pauvre des budgets publics, la maladie reviendra, saison après saison, avec la régularité d’un thermomètre. En définitive, chaque épidémie de choléra n’est pas seulement une crise sanitaire ; elle mesure, litre d’eau après litre d’eau, la distance qui sépare des États de la promesse la plus élémentaire faite à leurs citoyens.