À Abuja, le parti au pouvoir a dévoilé le 23 août 2026 un conseil de campagne pléthorique, présidé par Bola Tinubu lui-même. À cinq mois de la présidentielle de janvier 2027, l’APC affiche sa puissance de feu, mais l’ampleur de la mobilisation trahit aussi ses inquiétudes.

Par Aïssatou Diallo

Le samedi 23 août 2026, dans une salle du secrétariat national de l’All Progressives Congress à Abuja, Bola Tinubu a présidé la cérémonie de constitution du conseil de campagne présidentiel de son parti. Le chef de l’État en personne prend la tête de cet appareil, tandis que le sénateur Abdulaziz Yari, ancien gouverneur de Zamfara, en devient le directeur général, et que le vice-président Kashim Shettima hérite de la vice-présidence du conseil. Devant des cadres venus des trente-six États, Tinubu a lancé un mot d’ordre martial : défaire « toutes les forces » qui, selon lui, veulent « ramener le Nigeria en arrière ». Cinq mois avant le scrutin de janvier 2027, la première puissance démographique du continent entre officiellement en campagne.

L’ampleur du dispositif dit à elle seule la nature de l’enjeu. En confiant la direction opérationnelle à Yari, figure du Nord musulman, et en maintenant Shettima au cœur du ticket, la présidence cherche à verrouiller le socle électoral septentrional qui avait fait défaut à l’APC lors de plusieurs scrutins locaux. La composition pléthorique du conseil, qui agrège gouverneurs, ministres, barons régionaux et groupes de soutien, obéit à une logique d’inclusion : dans un pays où l’arithmétique ethnique et confessionnelle commande les résultats, chaque zone géopolitique doit se sentir représentée. Le déploiement précoce d’une telle machine, plus d’un an après l’installation du pouvoir, traduit une volonté de prendre de vitesse une opposition encore fragmentée et de transformer l’appareil d’État en levier de mobilisation.

Cette débauche de moyens n’est pas gratuite. Elle répond à une inquiétude que l’entourage présidentiel peine à masquer. Le bilan économique du premier mandat reste le talon d’Achille de Tinubu. La suppression des subventions au carburant et l’unification du taux de change, saluées par les bailleurs, ont nourri une inflation qui a longtemps dépassé les 20 %, avant de refluer autour de 16 %. Le naira, stabilisé depuis, s’échange encore à des niveaux qui ont laminé le pouvoir d’achat. Dans les marchés de Kano, de Lagos ou d’Onitsha, la vie chère demeure le premier sujet de conversation, et le récit officiel des « réformes douloureuses mais nécessaires » se heurte au vécu quotidien de dizaines de millions de Nigérians.

Conscient de ce handicap, le pouvoir a fait de la communication économique le nerf de sa précampagne. Routes, programmes agricoles, fonds étudiant NELFUND, commission de développement du Sud-Est : chaque réalisation est brandie comme la preuve que les sacrifices consentis commencent à payer. Reste que la perception, en politique, prime souvent sur la statistique. Tant que le panier de la ménagère restera un fardeau, aucun tableau de bord macroéconomique ne suffira à désarmer la colère, et l’APC le sait mieux que quiconque. La commission électorale, qui a arrêté le scrutin présidentiel à janvier 2027, laisse au sortant une fenêtre étroite pour convertir ses réformes en dividende politique.

Sur le terrain politique, les signaux d’alerte se sont multipliés. À la mi-août, la victoire du gouverneur sortant Ademola Adeleke dans l’État d’Osun, désormais sous bannière Accord après sa rupture avec le pouvoir, a fissuré l’illusion d’un rouleau compresseur présidentiel. Surtout, l’opposition a relancé la construction d’un front commun. Autour de l’African Democratic Congress, Atiku Abubakar, Peter Obi et Rabiu Kwankwaso tentent de rejouer la partition d’un candidat unique, seul scénario susceptible de menacer un scrutin à un tour où la division profite mécaniquement au sortant. Le conseil de campagne de l’APC est aussi une réponse à cette menace : en verrouillant très tôt ses propres rangs, le parti au pouvoir espère décourager les défections et occuper l’espace médiatique avant que la coalition adverse ne cristallise.

Pour les caciques régionaux, la voie est étroite. Rejoindre l’appareil présidentiel garantit l’accès aux ressources et aux nominations, mais expose à la sanction populaire dans les fiefs où le mécontentement gronde. Les groupes de soutien qui fleurissent, du Sud-Est courtisé à coups de promesses d’infrastructures au Sud-Sud gratifié de postes symboliques, illustrent une politique du don et du contre-don. Un responsable du parti cité par la presse d’Abuja résume l’état d’esprit : il s’agit de « rassembler la maison » avant que les rivalités de 2031 ne viennent parasiter la bataille de 2027. Derrière l’unité de façade, la question de la succession et du partage du butin travaille déjà les états-majors.

La mécanique en cours dépasse le seul cas nigérian. Elle éclaire la manière dont les pouvoirs sortants d’Afrique de l’Ouest instrumentalisent l’avance institutionnelle pour se prémunir contre l’alternance. Ni fraude ni coup de force, mais une occupation méthodique du terrain, financière, médiatique et administrative, qui transforme l’avantage du sortant en rente quasi structurelle. Face à une opposition qui n’a jamais su, depuis 2015, présenter un candidat unique jusqu’au bout, l’APC parie sur la répétition de ce schéma.

En définitive, la constitution du conseil de campagne n’est pas seulement une formalité partisane ; elle redessine les rapports de force à l’orée d’une année électorale décisive. Elle pose une question qui, au-delà d’Abuja, vaut pour toute la sous-région : une démocratie peut-elle rester compétitive lorsque le sortant mobilise l’appareil d’État avec un an d’avance, tandis que ses adversaires s’épuisent en querelles d’ego ? La réponse, les Nigérians la donneront en janvier 2027. D’ici là, la campagne qui s’ouvre officiellement dira si le pays s’achemine vers une véritable compétition ou vers la consolidation d’un pouvoir qui a fait de l’anticipation son arme la plus sûre.