
À l’heure de préparer sa loi de finances 2027, la Tunisie ausculte un budget 2026 alourdi par une dette record. Entre un endettement massif, un déficit persistant et un retour au FMI voulu « à ses conditions », Tunis avance sur une ligne de crête budgétaire de plus en plus étroite.
Par Karim Benyahia
À Tunis, la préparation du projet de loi de finances 2027 a rouvert, à la mi-août, l’examen d’un budget 2026 dont les chiffres disent l’étroitesse de la marge. La Tunisie du président Kaïs Saïed doit mobiliser cette année quelque 27 milliards de dinars de ressources de trésorerie, dont environ 11 milliards pour financer le seul déficit de l’État, et près de 25,8 milliards de dinars d’emprunts nouveaux. Derrière ces montants se lit une dépendance devenue chronique au financement, intérieur et extérieur, d’un État qui peine à renouer avec une croissance robuste. La reprise reste molle, insuffisante pour créer les emplois d’une jeunesse nombreuse et diplômée, dont une partie continue de prendre la route de l’exil. Faute d’un moteur de croissance vigoureux, chaque loi de finances revient à répartir la pénurie plutôt qu’à distribuer les fruits d’une expansion.
Le poids de la dette publique n’est pas nouveau, mais il a franchi des seuils inédits. En 2024, l’endettement a atteint environ 84,9 % du produit intérieur brut, son plus haut niveau depuis l’indépendance de 1956. Pendant des années, Tunis a comblé ses besoins par une succession d’emprunts, plus de soixante-dix conventions signées entre juillet 2021 et janvier 2026 pour un capital cumulé dépassant 6,7 milliards de dollars. Le service de la dette, ce que l’État consacre chaque année à rembourser capital et intérêts, se replierait toutefois de 5,8 % en 2026, maigre respiration dans un calendrier d’échéances qui reste tendu. L’effort de remboursement au titre des seuls tirages sur le Fonds monétaire, hérité de programmes anciens, avoisine 145 millions de droits de tirage spéciaux cette année. Chaque échéance honorée sans nouvel accord renforce le discours officiel de la souveraineté retrouvée, mais épuise des réserves de change que le pays reconstitue avec difficulté.
Face à cette contrainte, le pouvoir a choisi une ligne : payer sans se soumettre. Le chef de l’État a réaffirmé en juillet que la Tunisie honorerait ses engagements tout en dénonçant une dette « sans bénéfice pour le peuple », préférant, selon la formule officielle, un financement adossé aux ressources propres et à un plan de développement 2026-2030. La cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, et le ministre de l’Économie et de la Planification, Samir Abdelhafidh, ont été chargés d’articuler cette stratégie de comptage sur soi avec la nécessité, jamais totalement écartée, d’un accord avec le Fonds monétaire international.
Pour le citoyen, l’arithmétique budgétaire se traduit en vie chère. La priorité affichée au caractère social de la loi de finances se heurte à la réalité d’un État qui emprunte pour payer salaires, subventions et dettes arrivées à échéance. Chaque dinar mobilisé pour le remboursement est un dinar soustrait à l’investissement, à l’hôpital, à l’école. Le pari d’un budget plus juste suppose une croissance qui tarde, une administration fiscale plus efficace et une maîtrise de la masse salariale publique, autant de chantiers dont les résultats ne se décrètent pas et pèsent d’abord sur les ménages les plus modestes. La caisse de compensation, qui subventionne carburants et produits de base, reste un poste sensible : la rogner soulage le budget mais menace la paix sociale, la préserver creuse le déficit. Quant à la masse salariale publique, gonflée par des années de recrutements, elle absorbe une part écrasante des recettes et laisse peu de place aux dépenses d’avenir.
Entre l’État et ses créanciers, le circuit du financement s’est refermé sur lui-même. Faute d’accord formel avec les bailleurs multilatéraux, le Trésor s’est largement tourné vers le marché intérieur et le système bancaire national, appelés à souscrire une part croissante de la dette publique. Cette intériorisation du financement protège la souveraineté affichée, mais elle assèche le crédit disponible pour les entreprises et fragilise des banques de plus en plus exposées au risque souverain. Le secteur privé, en quête de liquidités, redoute un effet d’éviction qui bride l’investissement productif au moment où le pays en aurait le plus besoin. Les émissions de bons du Trésor se multiplient, absorbées par des établissements qui trouvent plus sûr de prêter à l’État qu’aux entreprises. À force de puiser dans l’épargne nationale, le pays finance son présent en hypothéquant la capacité de son tissu productif à créer la richesse de demain.
La partie se joue aussi à l’extérieur. En tenant le FMI à distance, Tunis échappe aux conditionnalités impopulaires, réduction des subventions, réforme des entreprises publiques, mais se prive d’un ancrage qui rassure investisseurs et agences de notation. Le retour espéré « à nos conditions » suppose un rapport de force que la Tunisie, aux réserves limitées et à la signature scrutée, ne maîtrise qu’en partie. À l’heure où les capitales du Golfe et certains partenaires bilatéraux avancent leurs pions, le pays cherche des financements moins exigeants politiquement, quitte à en payer le prix en marge de manœuvre future.
En abordant la loi de finances 2027 sur les décombres du budget 2026, la Tunisie illustre un dilemme partagé par nombre d’économies fragiles. Peut-on tenir une ligne de souveraineté financière quand la dette grignote chaque année un peu plus l’espace des politiques publiques ? La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas tunisien, est celle de savoir si le refus des conditionnalités extérieures ouvre une véritable alternative ou ne fait que reporter l’ajustement, en le rendant plus douloureux. Pour Tunis, la voie est étroite : préserver la paix sociale sans perdre l’accès au crédit, afficher l’indépendance sans sombrer dans l’isolement. Le budget, cette année encore, en dira plus long que les discours.















