À San Pedro, premier port cacaoyer du monde, la coopérative ivoirienne CADESA a lancé le 23 juillet 2026 la construction de sa propre unité de transformation. Un pari d’intégration verticale par la base, à l’heure où le règlement européen sur la déforestation redistribue les cartes de la filière.

Par Tunde Adeyemi

La première pierre a été posée sous le soleil de juillet. Le 23 juillet 2026, à San Pedro, capitale ivoirienne du cacao et premier port cacaoyer du monde, la coopérative CADESA a lancé le chantier de sa propre usine de transformation, en présence des autorités locales et de l’ambassadeur des Pays-Bas. Pour la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de fèves, la scène avait valeur de manifeste. Une organisation de producteurs, et non un géant industriel étranger, s’apprêtait à broyer elle-même sa récolte, là où le pays exporte depuis un siècle des fèves brutes destinées à être transformées ailleurs.

Le projet, baptisé CocoaTech Côte d’Ivoire et porté par la société CADESA Processing, représente un investissement d’environ quinze millions d’euros, près de dix milliards de francs CFA. Le chantier doit durer vingt-quatre mois, pour une capacité initiale de quinze mille tonnes de fèves par an, extensible à trente mille. L’usine produira de la masse, du beurre, du tourteau et de la poudre de cacao, et sera approvisionnée à cent pour cent par la coopérative, qui fédère cinq mille producteurs, dont six cents femmes, sur plus de quinze mille hectares. Les promoteurs annoncent cent dix emplois directs et plus de deux cent cinquante emplois indirects.

L’initiative épouse une ambition nationale que l’État ivoirien martèle depuis des années. Le pays fournit près de la moitié du cacao mondial, mais ne capte qu’une fraction de la valeur d’une filière dont l’essentiel du profit se joue en aval, dans le broyage, la fabrication du chocolat et la distribution, largement concentrés en Europe et en Amérique du Nord. Abidjan a fixé l’objectif de transformer localement au moins la moitié de sa production. La montée en puissance d’une coopérative dans ce segment jusqu’ici réservé aux multinationales change la nature du pari et déplace la question de l’atelier de l’État vers le champ du producteur.

Car la difficulté n’est pas de proclamer la transformation, mais de la financer et de la tenir dans la durée. Une unité de broyage est une industrie exigeante en capital, en énergie et en savoir-faire technique. Les producteurs se heurtent au coût du crédit, à la maintenance d’équipements sophistiqués, à la concurrence de broyeurs déjà amortis et intégrés au marché mondial. Beaucoup d’usines africaines de transformation tournent en dessous de leur capacité, faute de fonds de roulement pour acheter la fève au prix fort pendant la campagne. Le modèle intégré de CADESA, où l’usine appartient à ceux qui cultivent, atténue ce risque sans le supprimer.

À cette équation industrielle s’ajoute une échéance réglementaire. Le règlement européen sur la déforestation, dont l’application est attendue à la fin de décembre 2026, imposera de prouver que chaque cargaison de cacao ne provient pas de parcelles déboisées récemment. La charge de la traçabilité pèse d’abord sur les petits planteurs, au risque d’exclure du marché européen les exploitations les moins outillées. Transformer sur place devient alors une stratégie de couverture. En maîtrisant sa chaîne, de la parcelle à la poudre, une coopérative organisée peut documenter l’origine de sa fève et ajouter la valeur ici plutôt que de la céder à la frontière.

Le rapport de force, pourtant, reste déséquilibré. Une poignée de négociants et de broyeurs internationaux dominent le commerce mondial de la fève et fixent, de fait, les références de prix auxquelles les producteurs se raccrochent. Face à eux, une usine de quinze mille tonnes pèse peu. Sa portée est autant démonstrative qu’économique. Elle prouve qu’un collectif de planteurs peut franchir la barrière technologique et négocier autrement le partage de la valeur, à condition de trouver des débouchés rémunérateurs pour une masse et un beurre qui devront rivaliser, en qualité et en prix, avec la production des leaders établis.

Le contexte de prix rend le calcul plus délicat encore. Les cours mondiaux de la fève, longtemps déprimés, ont connu de fortes turbulences, et les mécanismes censés garantir un revenu décent aux planteurs, comme le différentiel de revenu décent instauré conjointement avec le Ghana, peinent à se traduire dans le portefeuille des exploitants. La Côte d’Ivoire et son voisin ghanéen fournissent à eux deux près des deux tiers du cacao mondial, mais restent preneurs de prix sur un marché dont les références se fixent à Londres et à New York. Dans ce jeu, transformer sur place revient à sortir, ne serait-ce que partiellement, de la dépendance au cours de la matière première brute. Une tonne de beurre ou de poudre se négocie sur d’autres bases qu’une tonne de fèves, et capte une part de la marge jusqu’ici confisquée en aval. Encore faut-il que la qualité soit au rendez-vous et que les acheteurs internationaux, souvent liés aux mêmes broyeurs, acceptent de se fournir auprès d’un nouvel entrant coopératif.

En définitive, la transformation locale n’est pas seulement un outil technique. Elle redessine les rapports de force dans une filière où l’Afrique produit et l’Occident encaisse. Pour la Côte d’Ivoire, la voie est étroite. Multiplier les usines symboliques sans marchés ni financements condamnerait l’ambition à l’échec. Mais laisser les seuls géants du secteur décider du rythme reviendrait à perpétuer la dépendance. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de San Pedro, est de savoir si des coopératives peuvent changer d’échelle et déplacer durablement la valeur vers le producteur, ou si elles resteront des îlots vertueux cernés par le marché mondial.