En maintenant son taux directeur à 26,50 pour cent le 21 juillet, la Banque centrale du Nigeria a choisi la prudence. L’inflation reflue lentement, mais la flambée des prix alimentaires rappelle que la victoire monétaire de Yemi Cardoso reste suspendue au panier de la ménagère.

Par Tunde Adeyemi

Le 21 juillet 2026, à l’issue de la trois cent sixième réunion de son Comité de politique monétaire tenue à Abuja, la Banque centrale du Nigeria a annoncé le maintien de son taux directeur à 26,50 pour cent. C’est la deuxième pause consécutive après celle de mai, et le signal d’une institution qui refuse de crier victoire trop tôt. Le gouverneur Olayemi Cardoso, dit Yemi, a justifié ce statu quo par la nécessité de consolider une tendance désinflationniste encore jeune. L’inflation annuelle s’est établie à 15,91 pour cent en juin, contre 15,93 pour cent en mai, un reflux presque imperceptible qui traduit surtout la difficulté à ramener durablement les prix sous contrôle dans la première économie du continent.

Derrière la stabilité affichée du taux se cache une bataille plus rude qu’il n’y paraît. Si l’inflation globale ralentit, l’inflation alimentaire, elle, s’est accélérée à 17,52 pour cent en glissement annuel, avec une hausse mensuelle bondissant à 3,75 pour cent contre 2,98 pour cent le mois précédent. Autrement dit, le poste qui pèse le plus lourd dans le budget des ménages nigérians continue de grimper au moment même où l’indice général se calme. Pour une Banque centrale, cette divergence est un casse-tête : abaisser le taux stimulerait le crédit et l’activité, mais risquerait de rallumer la mécanique des prix ; le maintenir préserve la crédibilité monétaire, au prix d’un coût de financement étouffant pour les entreprises et l’État.

La prudence de la Banque centrale s’inscrit dans le sillage des réformes engagées depuis l’arrivée au pouvoir du président Bola Tinubu. La suppression brutale de la subvention aux carburants et l’unification du marché des changes ont libéralisé une économie longtemps corsetée, mais au prix d’un choc inflationniste violent qui a rogné le pouvoir d’achat. En resserrant fortement sa politique et en renonçant au financement monétaire des déficits publics, l’institution a voulu restaurer la confiance des investisseurs. Le naira, qui s’est apprécié ces dernières semaines, et le reflux progressif de l’inflation depuis ses sommets sont présentés comme les premiers dividendes de cette orthodoxie retrouvée.

Les marchés, eux, saluent prudemment cette constance. Le regain d’intérêt des investisseurs de portefeuille pour les titres nigérians, attirés par des rendements réels redevenus positifs, a soutenu le naira et contribué à reconstituer des réserves de change érodées par des années de défense artificielle de la monnaie. Mais cette manne est volatile par nature : elle peut refluer aussi vite qu’elle est venue, au gré des taux américains ou d’un accès de défiance. En s’appuyant sur des capitaux mobiles pour stabiliser sa monnaie, Abuja gagne du temps sans acheter de garantie, et reste tributaire d’un sentiment de marché que la moindre secousse extérieure pourrait retourner.

Pour les ménages nigérians, pourtant, la statistique reste abstraite tant que le prix du riz, de l’igname ou de l’huile continue d’augmenter. La désinflation invoquée par Abuja se mesure sur des courbes, non dans les assiettes. Dans un pays où une large part de la population vit sous le seuil de pauvreté, un ralentissement de l’indice global n’efface pas des mois d’érosion cumulée du revenu réel. Les petites entreprises, elles, encaissent de plein fouet un loyer de l’argent proche de son plus haut historique : emprunter pour investir ou reconstituer un stock coûte cher, ce qui bride l’emploi et l’activité au moment où le pays aurait besoin de créer massivement des débouchés pour sa jeunesse.

Entre les deux, tout un tissu d’acteurs intermédiaires subit les tensions de cette politique. Les banques commerciales composent avec des marges contraintes et un risque de crédit accru ; les importateurs et distributeurs jonglent avec un naira encore volatil malgré son embellie ; les industriels de l’agroalimentaire, confrontés à une insécurité persistante dans les zones de production, peinent à répercuter une baisse des coûts qui n’a pas eu lieu. La transmission de la politique monétaire à l’économie réelle demeure imparfaite, brouillée par des chocs d’offre, notamment agricoles, sur lesquels un taux directeur n’a qu’une prise limitée.

C’est là que se noue la véritable tension du moment. La Banque centrale mène une politique classique de stabilisation des prix, mais l’inflation nigériane est pour partie structurelle, alimentée par des goulets logistiques, l’insécurité rurale et la dépendance aux importations. Les outils monétaires peuvent ancrer les anticipations et défendre la monnaie ; ils ne construisent ni routes, ni silos, ni sécurité dans les campagnes. En laissant le taux inchangé, Cardoso envoie un message de constance aux marchés, mais il rappelle aussi, en creux, les limites d’une institution qui ne peut porter seule le fardeau de la stabilisation d’une économie de deux cents millions d’habitants.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérian, est celle de savoir combien de temps une banque centrale peut tenir une ligne de fermeté sans le relais d’une politique budgétaire et sécuritaire capable d’attaquer les racines de l’inflation. Pour Abuja, la voie est étroite : desserrer trop tôt réveillerait les prix, attendre trop longtemps asphyxierait la croissance et nourrirait la contestation sociale. En définitive, le taux directeur n’est pas seulement un instrument technique ; il redessine les rapports de force entre la crédibilité monétaire, le pouvoir d’achat des ménages et la promesse de prospérité sur laquelle Bola Tinubu a bâti son mandat.