
Les douanes chinoises ont publié le 15 juillet des chiffres records pour le commerce avec l’Afrique au premier semestre 2026. Derrière la progression de 24 %, un déséquilibre qui se creuse : le continent absorbe des exportations détournées de la guerre commerciale sino-américaine.
Par Tunde Adeyemi
Le 15 juillet 2026, l’Administration générale des douanes chinoises a publié ses données semestrielles. Entre janvier et juin, les échanges entre la Chine et le continent africain ont atteint 203,54 milliards de dollars, en progression de 24 % sur un an. Le chiffre est un record, et les capitales africaines l’ont accueilli comme tel. Sa décomposition mérite pourtant plus d’attention que son total. Les exportations chinoises vers l’Afrique ont bondi de 26,2 %, à 130,01 milliards de dollars, tandis que les importations chinoises en provenance du continent progressaient de 20,3 %, à 73,53 milliards. Le déficit commercial africain vis-à-vis de la Chine s’est ainsi établi à 56,48 milliards de dollars pour un seul semestre.
Ce déséquilibre n’est pas nouveau, mais son rythme change de nature. Depuis quinze ans, l’Afrique achète à la Chine des biens manufacturés et lui vend des matières premières, un schéma dont l’asymétrie est documentée et dont les termes fluctuaient jusqu’ici avec les cours du pétrole et des métaux. Ce qui se joue en 2026 relève d’une autre logique. La hausse des droits de douane américains sur les produits chinois a conduit Pékin à réorienter une partie de ses flux vers les marchés émergents, et l’Afrique figure parmi les destinations de report. Le continent ne bénéficie pas d’un surcroît de demande chinoise : il absorbe un surplus d’offre chinoise.
La différence est décisive pour les producteurs locaux. Une augmentation de 26 % des exportations chinoises en six mois signifie, concrètement, davantage de textile, d’électroménager, de matériaux de construction, de véhicules électriques et d’intrants industriels sur des marchés où les industries naissantes cherchent précisément à se constituer. Les fabricants nigérians de tissus, les cimentiers d’Afrique de l’Est, les assembleurs sud-africains connaissent ce mécanisme : la compétitivité chinoise sur les prix ne laisse pas de place à l’apprentissage industriel. Il s’agit là du cœur de la contradiction actuelle, au moment même où l’Union africaine et la zone de libre-échange continentale placent la transformation locale au centre de leur discours.
Le paradoxe est d’autant plus vif que Pékin a multiplié les gestes commerciaux favorables. L’extension, annoncée en 2025, d’un traitement en franchise de droits aux pays africains entretenant des relations diplomatiques avec la Chine devait précisément permettre au continent de vendre davantage. Les chiffres du premier semestre montrent que l’instrument fonctionne, mais qu’il fonctionne moins vite que l’autre sens du flux : 20,3 % de croissance à l’import contre 26,2 % à l’export. Une franchise douanière ne crée pas d’offre exportable. Elle ouvre une porte à des producteurs qui, pour la plupart, n’ont ni les volumes, ni les normes sanitaires, ni la logistique pour la franchir à l’échelle requise.
Il faut aussi regarder ce que l’Afrique vend. La composition des 73,53 milliards de dollars d’exportations reste dominée par les hydrocarbures angolais et congolais, le cuivre et le cobalt de la ceinture zambo-congolaise, le minerai de fer, quelques produits agricoles. C’est une structure d’exportation qui expose le continent à un double risque : celui des prix, cyclique et connu, et celui de la substitution technologique, plus insidieux. Pékin travaille activement à sécuriser des sources alternatives et à réduire l’intensité en cobalt de ses batteries. Une progression de 20 % en valeur ne garantit donc rien sur cinq ans.
S’ajoute une dimension financière que les statistiques douanières ne montrent pas. Un déficit commercial doit être financé, en devises. Or les pays qui creusent le leur avec la Chine sont souvent les mêmes qui affrontent un service de la dette élevé et un accès contraint aux marchés internationaux de capitaux. Le déséquilibre commercial pèse donc sur les réserves de change, alimente la pression sur les monnaies locales et renforce mécaniquement le recours aux financements chinois, qu’il s’agisse de prêts d’infrastructure ou de lignes d’échange en renminbi. Le commerce et la dette se nourrissent l’un l’autre, et c’est cette boucle, plus que le solde d’un semestre, qui mérite l’attention des ministres des Finances.
Pour les gouvernements africains, la voie est étroite : refuser l’afflux de biens chinois reviendrait à renchérir l’équipement de ménages dont le pouvoir d’achat s’est contracté, et à fâcher le premier partenaire commercial du continent, également premier bailleur bilatéral d’infrastructures. L’accepter sans contrepartie, c’est enterrer une génération de politiques industrielles. Quelques États ont commencé à instrumenter cette tension. Le Nigeria conditionne l’accès à son marché à des engagements d’assemblage local, l’Afrique du Sud a activé des mesures antidumping ciblées, le Ghana et la Côte d’Ivoire poussent la transformation avant exportation. Ces initiatives restent nationales, donc contournables : un exportateur écarté d’un marché se replie sur le voisin, et la concurrence entre États africains pour attirer les usines chinoises fait le reste du travail de Pékin.
En définitive, le record du 15 juillet mesure moins la vitalité d’un partenariat que la place assignée à l’Afrique dans une reconfiguration commerciale décidée ailleurs. La question qui se pose désormais, au-delà des seuls chiffres douaniers, est celle de savoir si le continent négociera cette relation à cinquante-cinq voix ou continuera à le faire pays par pays. La zone de libre-échange continentale africaine offre le cadre d’une position commune sur les règles d’origine, les normes et les quotas d’assemblage. Tant qu’elle ne sera pas utilisée pour cela, chaque semestre produira le même communiqué triomphal et le même déficit un peu plus lourd.















