Mise en service le 1er juillet, la plateforme nationale de l’investisseur veut dématérialiser un parcours administratif dissuasif. Adossée au plan 2026-2030 et à un ambitieux virage renouvelable, elle mesure la capacité de Tunis à convertir ses réformes en attractivité réelle.

Le 1er juillet 2026, un portail numérique a discrètement ouvert ses accès à Tunis. Baptisée plateforme nationale de l’investisseur, cette interface promet de devenir le point d’entrée unique de tout porteur de projet, de la création de l’entreprise jusqu’à son développement. Présentée quelques jours plus tôt au Tunisia Investment Forum, elle repose sur un identifiant unique et la signature électronique, et ambitionne de dématérialiser un parcours administratif longtemps cité parmi les premiers repoussoirs pour les capitaux étrangers. Derrière l’outil se joue une question plus vaste : la Tunisie peut-elle convertir un discours de réformes en attractivité mesurable, au moment où ses voisins captent l’essentiel des flux d’investissement de la région ?

La plateforme n’est pas un gadget isolé. Elle s’inscrit dans le plan de développement 2026-2030, qui érige l’investissement privé, l’économie numérique, l’intelligence artificielle et les énergies renouvelables en priorités stratégiques. L’ambition affichée au forum est chiffrée : mobiliser quatre milliards de dinars d’engagements et hisser le pays au rang de destination crédible pour les investisseurs de la rive nord de la Méditerranée. Le diagnostic sous-jacent est connu des autorités. Avec un taux d’investissement tombé autour de dix pour cent du produit intérieur brut, la Tunisie décroche depuis une décennie, quand le Maroc et l’Algérie multiplient les grands projets et les incitations à l’implantation.

C’est sur le terrain énergétique que le pari est le plus lisible. Longtemps dépendante du gaz importé, la Tunisie affiche désormais l’objectif d’intégrer trente-cinq pour cent d’énergies renouvelables dans son mix électrique d’ici 2030. Cinq accords de concession autorisant une capacité cumulée de six cents mégawatts ont été validés, et le projet ELMED, câble sous-marin destiné à relier le réseau tunisien à l’Italie, doit faire du pays un pont électrique entre les deux rives. Le Forum économique mondial classe déjà la Tunisie au deuxième rang africain de la transition énergétique, un satisfecit que Tunis met en avant pour crédibiliser sa nouvelle offre auprès des bailleurs et des industriels.

Pour les entrepreneurs tunisiens, la promesse d’un guichet unique répond à une aspiration ancienne. Créer une société, obtenir un agrément ou raccorder une unité de production supposait jusqu’ici de multiplier les déplacements entre administrations, avec des délais imprévisibles et une part d’arbitraire propice aux passe-droits. La dématérialisation, si elle tient ses promesses, réduirait ce coût invisible qui décourage l’initiative et nourrit l’économie informelle. Reste que la confiance ne se décrète pas : les start-up et les petites entreprises, échaudées par des réformes annoncées puis diluées, attendent des actes plutôt que des portails, et une stabilité réglementaire que les changements de cap des dernières années n’ont pas garantie. La plateforme s’accompagne d’un pari sur l’économie numérique, l’intelligence artificielle et un écosystème de jeunes pousses que Tunis érige en vitrine de sa jeunesse diplômée. Encore faut-il que les financements suivent le discours, et que les talents formés cessent de partir vers l’Europe faute de perspectives locales.

Le calendrier européen ajoute une urgence au projet. Bruxelles, engagée dans son pacte vert et soucieuse de diversifier ses sources après les turbulences énergétiques du continent, regarde la rive sud de la Méditerranée comme un réservoir d’électricité solaire à portée de câble. Pour la Tunisie, capter cette demande suppose d’aligner un cadre réglementaire lisible, des financements concessionnels et une gouvernance des concessions à l’abri des soupçons. Le pays part avec un atout maître, un ensoleillement parmi les plus généreux du bassin, et un handicap tenace, la lenteur d’une administration que la nouvelle plateforme est précisément censée corriger.

Le pari se heurte à une contrainte de fond : le financement. La Tunisie sort d’années de tensions budgétaires et de relations heurtées avec le Fonds monétaire international, et son accès aux marchés reste onéreux. Attirer l’investissement privé étranger suppose des garanties que l’État peine à offrir dans un climat de dette élevée et de croissance molle. Les concessions renouvelables elles-mêmes dépendent d’un cadre tarifaire et d’un opérateur public, la STEG, dont l’équilibre financier est fragile. Le risque est réel de voir la plateforme fluidifier la paperasse sans lever les vrais obstacles, ceux du coût du capital, de la lisibilité fiscale et de la profondeur du marché intérieur.

La comparaison avec le voisinage est instructive. Le Maroc a bâti son attractivité sur deux décennies de stabilité institutionnelle, de zones industrielles et de stratégie sectorielle, tandis que l’Algérie s’appuie sur la profondeur de sa rente. La Tunisie, elle, joue une carte différente : celle d’une économie de la connaissance et de l’énergie propre, adossée à une main-d’œuvre qualifiée et à une proximité géographique avec l’Europe. Le projet ELMED matérialise cette ambition d’être un fournisseur, et non plus seulement un importateur, dans le grand échiquier énergétique méditerranéen où l’Union européenne cherche à sécuriser un approvisionnement décarboné.

En définitive, la plateforme nationale de l’investisseur n’est pas seulement un outil administratif ; elle est le symptôme d’un pays qui tente de se réinventer par le haut, faute de pouvoir rivaliser par la taille ou par la rente. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas tunisien, est celle de savoir si la modernisation numérique et le virage renouvelable suffiront à inverser une trajectoire d’attractivité en berne. Pour Tunis, la voie est étroite : promettre l’ouverture sans la stabilité macroéconomique qui la rend crédible reviendrait à ouvrir une porte sur une pièce encore vide. Le test se jouera moins dans les statistiques du forum que dans le premier euro d’investissement effectivement engagé.