Quatre-vingt-dix-sept milliards de dollars d’investissements records d’un côté ; une trentaine de milliards de finance climatique de l’autre, quand il en faudrait dix fois plus. Entre séduction et abandon, l’Afrique a occupé l’une des sessions les plus vives des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence 2026. Un continent courtisé pour ses minerais, étranglé par sa dette, et désormais résolu à ne plus quémander.

 

Quatre-vingt-dix-sept milliards de dollars d’un côté, une trentaine de l’autre. En 2024, l’Afrique a capté un montant record d’investissements étrangers, la plus forte progression de la planète ; la même année, elle n’a touché qu’une fraction des financements climatiques qu’elle réclame, quand vingt-cinq de ses pays consacrent déjà plus d’un cinquième de leurs recettes publiques au seul service de la dette. Courtisée et asphyxiée à la fois : c’est ce paradoxe qu’a disséqué l’une des sessions africaines des 26es Rencontres économiques d’Aix-en-Provence.

Le rendez-vous, organisé depuis 2001 par le Cercle des économistes, s’est tenu du 2 au 4 juillet 2026 au parc Jourdan, sous un intitulé qui claque par temps d’incertitude : « Naviguer dans un monde sans repères ». Ce « Davos français » — plus de quatre cents intervenants, cinquante-cinq nationalités — réserve chaque année plusieurs débats au continent. Celui-ci, coordonné par l’économiste Christian de Boissieu et animé par la journaliste Renée Mendy, fondatrice de Mansa Vox, réunissait un panel choisi pour ses lignes de fracture : Ludovic Ngatse, ministre congolais de l’Économie et du Plan ; Arkebe Oqubay, artisan de l’industrialisation éthiopienne, aujourd’hui professeur à SOAS ; Élisabeth Moreno, présidente de Ring Africa ; la militante guinéenne Hadja Idrissa Bah, d’Impact Jeunesse ; et Stanislas Tomavo, qui préside l’agence béninoise de recherche et d’innovation.

Le point de départ tenait en une phrase de la présentation : depuis trop longtemps, l’Afrique paie des crises « qui viennent d’ailleurs ». Chocs sur les prix de l’énergie, remontée des taux, décisions unilatérales de Washington, Pékin ou Bruxelles — le continent encaisse une volatilité qu’il ne provoque pas, et son endettement rétrécit ses marges. Les chiffres cadrent la contrainte. Six pays — Afrique du Sud, Égypte, Nigeria, Maroc, Mozambique, Soudan — concentrent la moitié de l’encours de dette extérieure, selon Afreximbank ; vingt-cinq États franchissent le seuil d’alerte de 20 % de recettes englouties dans le service de la dette. En 2023, les pays en développement y ont consacré 1 400 milliards de dollars, un record ; ils en ont restructuré 90 milliards en 2024, du jamais-vu depuis 2010. Le Congo de Ludovic Ngatse, producteur de pétrole passé par plusieurs restructurations, incarne cette rente prise en tenaille entre créanciers commerciaux et cours mondiaux. Là où la dette dévore un quart des recettes, il ne reste presque rien pour l’hôpital, l’école ou le moindre panneau solaire.

« Le monde regarde-t-il ailleurs ? » La question, posée par les organisateurs, appelle une réponse plus retorse qu’il n’y paraît. Les capitaux affluent : 97 milliards de dollars d’IDE en 2024, 6 % des flux mondiaux, à contre-courant d’un recul planétaire de 11 %. Mais ce record doit presque tout à un mégaprojet urbain égyptien financé par le Golfe ; hors Ras El-Hekma, la hausse retombe à 12 %, pour 62 milliards. Surtout, l’argent va où l’extérieur le veut : cobalt et cuivre en RDC, bauxite en Guinée, hydrocarbures au Mozambique et en Ouganda. Quant aux mouvements de portefeuille, ils demeurent trop minces et volatils pour financer autre chose que l’urgence.

Le Nord, la Chine et les monarchies du Golfe investissent dans ce dont ils ont besoin, rarement dans ce dont l’Afrique a besoin. Sur le terrain décisif du climat, l’écart reste béant. La Banque africaine de développement chiffre les besoins à 277 milliards de dollars par an ; le continent en reçoit une trentaine, soit 3 à 4 % de la finance climatique mondiale, alors qu’il pèse moins de 4 % des émissions. Les engagements du Nord, eux, avancent à petits pas et sous forme de dette : sur les 137 milliards de finance climatique mobilisés en 2024, l’essentiel prend la forme de prêts, non de dons.

D’où le vrai sujet de la session : peser plutôt que subir. La promesse de Bakou — 300 milliards de dollars par an d’ici 2035, arrachés à la COP29 — triple l’objectif précédent mais reste loin des 1 300 milliards réclamés par le continent. Attendre le chèque du Nord ne suffit plus. Arkebe Oqubay porte une autre thèse : l’Éthiopie, deuxième destination d’IDE d’Afrique grâce à ses parcs industriels et son textile, prouve qu’une politique industrielle volontariste attire davantage qu’un guichet quémandé.

Les autres voix déplacent le curseur vers l’intérieur. Élisabeth Moreno et Stanislas Tomavo misent sur le capital privé, l’innovation et la recherche ; Hadja Idrissa Bah rappelle qu’une jeunesse nombreuse n’est un atout que si elle trouve un emploi. En toile de fond, la présidence sud-africaine du G20 en 2025 — qui a osé proposer de vendre une part de l’or du FMI pour désendetter le continent — et l’essor des marchés de capitaux locaux dessinent une même conviction : construire un levier africain, au lieu de le mendier.

« Où va l’Afrique ? » L’intitulé en cache un autre : qui en fixe le cap. Le thème d’Aix — un monde sans repères — résonne différemment vu du Sud. Le continent n’a jamais navigué sur des repères stables ; il demande désormais de tracer les siens. De Brazzaville à Addis-Abeba, les recettes divergent — rente pétrolière ou pari industriel —, mais le refrain converge : moins de dépendance, plus de souveraineté financière. Entre la déception de la COP30 à Belém, où le gouffre entre promesses et versements s’est encore élargi, et une mobilisation intérieure balbutiante, la trajectoire reste ouverte. Une chose, pourtant, a changé sous les platanes du parc Jourdan : l’Afrique n’y parlait plus en créancière de bonnes intentions, mais en actionnaire pressée de ses propres transitions.