Reçu le 24 juin par António Costa et Ursula von der Leyen, le président béninois Romuald Wadagni est venu chercher à Bruxelles les moyens de son ambition industrielle. Trois axes, un port, une frontière nord sous tension : le nouveau chef de l’État joue gros sur le partenaire européen.

Reçu le 24 juin au cœur du quartier européen de Bruxelles, le président béninois Romuald Wadagni n’est pas venu les mains vides, ni reparti sans promesses. En quelques heures, le nouveau chef de l’État a été accueilli par le président du Conseil européen, António Costa, puis par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, qui a résumé l’esprit de la rencontre d’une formule : « Le Bénin est un partenaire clé de l’Union européenne en Afrique de l’Ouest. » Pour un dirigeant investi depuis quelques semaines à peine, l’accueil a valeur de reconnaissance. Il dit aussi combien Cotonou mise sur Bruxelles pour financer ses ambitions. Le déplacement, bref mais dense, avait tout d’une prise de contact au sommet.

Ancien ministre de l’Économie et des Finances, artisan de la discipline budgétaire des années Talon, Romuald Wadagni a accédé à la magistrature suprême au terme de la présidentielle d’avril 2026. Son élection scelle une continuité : celle d’un modèle de développement piloté par l’État, structuré autour du Programme d’action du gouvernement et d’un pari assumé sur l’industrialisation. L’Union européenne, déjà engagée à hauteur de 255 millions d’euros en appui à ce programme sur la période 2021-2026, apparaît comme le partenaire naturel de cette trajectoire. La visite de Bruxelles visait à en relancer l’élan et à convertir la proximité affichée en engagements concrets. Le calendrier n’est pas neutre : à peine installé, le successeur de Patrice Talon cherche à inscrire son mandat dans la durée et à rassurer les bailleurs sur la continuité de la politique économique.

Les discussions ont dessiné trois axes de coopération. Le premier, le plus stratégique, porte sur la transformation économique et l’innovation : industrialisation, création d’emplois, développement des corridors économiques autour du port de Cotonou, transformation locale des produits agricoles et formation professionnelle de la jeunesse. Le deuxième concerne le développement territorial et la sécurité dans le nord du pays, région exposée à la contagion jihadiste venue du Sahel. Le troisième prolonge le partenariat sur les questions de gouvernance et de capital humain. Derrière l’énumération, un fil conducteur : arrimer solidement le Bénin à l’Europe au moment où une partie du Sahel s’en détourne. Pour Bruxelles, qui a vu son influence reculer au Mali, au Burkina Faso et au Niger, le Bénin représente une tête de pont à préserver sur le golfe de Guinée.

Le pari industriel béninois n’a rien d’abstrait. Autour de la zone économique de Glo-Djigbé, le pays a entrepris de transformer sur place son coton et ses noix de cajou, longtemps exportés bruts, pour capter la valeur ajoutée et créer des emplois. Cotonou ambitionne de devenir une plateforme logistique et manufacturière régionale, adossée à son port. Mais cette montée en gamme réclame des capitaux, des transferts de technologie et un accès au marché européen que seul un partenaire de la taille de l’Union peut offrir à cette échelle. En cherchant à Bruxelles les moyens de son industrialisation, Wadagni joue une carte cohérente avec l’héritage économique qu’il revendique. Reste à transformer l’essai : la zone de Glo-Djigbé a créé des milliers d’emplois, mais l’industrialisation d’un petit pays inséré dans un marché régional fragmenté demeure un pari de longue haleine.

L’axe sécuritaire, lui, trahit une inquiétude grandissante. Le nord du Bénin, aux confins du Burkina Faso et du Niger, subit depuis plusieurs années les incursions de groupes armés qui ont fait de la zone des trois frontières leur sanctuaire. Les parcs de la Pendjari et du W, jadis fleurons touristiques, sont devenus des lignes de front. La rupture des relations avec les régimes militaires voisins, en particulier avec Niamey, prive Cotonou d’une coopération pourtant indispensable à la sécurisation de sa frontière. Dans ce contexte, l’appui européen, financier, logistique et sécuritaire, comble en partie un vide, mais il ne remplace pas le dialogue régional que la fracture entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel rend aujourd’hui presque impossible. Les attaques meurtrières de ces derniers mois, qui ont endeuillé l’armée béninoise, ont rappelé l’urgence d’une réponse qui ne peut être que régionale.

Reste que ce rapprochement n’est pas exempt de risques. En s’affichant comme le bon élève de l’Europe dans une région qui se défie de plus en plus de l’ancien partenaire occidental, le Bénin s’expose à la critique d’un alignement excessif, alors même que ses voisins revendiquent bruyamment leur souveraineté. La dépendance à l’égard des financements extérieurs, fussent-ils européens, comporte sa propre fragilité : elle lie la trajectoire nationale aux priorités changeantes de Bruxelles, du contrôle des migrations à la rivalité d’influence avec la Russie et la Chine. Pour Wadagni, l’équilibre sera délicat à tenir entre le bénéfice des partenariats et la préservation d’une autonomie de décision. C’est tout l’art d’une diplomatie d’équilibre que ses voisins côtiers, du Togo au Ghana, pratiquent eux aussi, entre partenaires anciens et prétendants nouveaux.

En définitive, le partenariat scellé à Bruxelles n’est pas seulement une affaire de crédits et de corridors ; il redessine la place du Bénin dans une Afrique de l’Ouest fracturée, entre un bloc sahélien tourné vers de nouveaux alliés et un littoral qui mise sur ses partenaires historiques. La question qui se pose, au-delà du seul cas béninois, est celle de savoir si l’ancrage européen peut produire la transformation structurelle qu’il promet, ou s’il n’est qu’une variante modernisée de l’aide au développement. Cotonou a choisi son camp. Il lui reste à prouver que ce choix paie.