
En Conseil des ministres, le 25 juin, le président Brice Oligui Nguema a demandé de privilégier les importations venues du continent, notamment dans l’alimentaire. Une instruction qui dit l’ambition d’un État rentier : réduire une facture alimentaire abyssale et arrimer le Gabon au grand marché africain.
Le 25 juin 2026, à l’issue du Conseil des ministres, Brice Oligui Nguema a donné une consigne qui sonne comme un cap. Le président gabonais a instruit son gouvernement de privilégier, dans la commande publique et les approvisionnements, les importations en provenance des pays africains, en particulier pour les denrées alimentaires. La directive paraît modeste ; elle touche pourtant à une vulnérabilité structurelle. Entre 2021 et 2023, le Gabon a consacré quelque 542 milliards de francs CFA à ses importations alimentaires, et la Banque mondiale estime que le pays dépend à 80 pour cent de l’extérieur pour se nourrir, alors que son agriculture ne pèse que 5,2 pour cent du produit intérieur brut.
L’arrière-plan de cette instruction est double. Il y a d’abord la vie chère, qui ronge le pouvoir d’achat des Gabonais et nourrit le mécontentement social que la transition issue du coup d’État de 2023 promet d’apaiser. Il y a ensuite la Zone de libre-échange continentale africaine, censée fluidifier les échanges entre pays du continent et réduire la facture des produits venus d’Europe, d’Asie ou des Amériques. En orientant ses achats vers ses voisins, Libreville entend à la fois soutenir une production régionale et limiter sa dépendance à des chaînes d’approvisionnement lointaines, exposées aux chocs des prix mondiaux et du fret maritime.
La mesure s’inscrit dans une doctrine plus large affichée par la Ve République gabonaise, celle de la transformation locale des matières premières et de la reconquête de souveraineté économique. Oligui Nguema a fixé un cap volontariste : rendre le pays autosuffisant en denrées de base à l’horizon 2029, et réduire de moitié sa facture d’importations. Sur le papier, la trajectoire est cohérente avec l’idée de substituer, autant que possible, le produit africain au produit importé du reste du monde. Reste que l’intention présidentielle devra franchir l’épreuve des moyens, dans un pays où l’appareil productif agricole demeure embryonnaire.
C’est là que le bât blesse. Au moment même où le chef de l’État appelle à privilégier l’alimentaire africain, la loi de finances rectificative pour 2026 ampute la mission agriculture, élevage et pêche de 72,4 milliards de francs CFA, soit 53 pour cent de sa dotation initiale, selon la presse économique gabonaise. Le budget consacre à peine 1,8 pour cent de ses crédits au secteur agricole. L’écart entre le discours de souveraineté et l’effort budgétaire réel saute aux yeux : on ne bâtit pas une filière vivrière sans investir dans les semences, les routes rurales, le stockage et l’irrigation. Privilégier l’importation africaine sans production locale revient à déplacer la dépendance, non à la réduire.
L’efficacité de la mesure dépendra aussi de l’offre des voisins. Le Cameroun, le Congo ou les pays de l’Afrique de l’Ouest disposent de surplus agricoles, mais leurs propres marchés sont parfois tendus, et les corridors logistiques entre capitales africaines restent coûteux et lents. Réorienter les achats publics vers le continent suppose des accords commerciaux fluides, des normes harmonisées et des transporteurs fiables. Sans ces conditions, les importateurs gabonais, habitués aux circuits bien rodés vers l’Europe et l’Asie, n’auront guère d’incitation à changer de fournisseurs pour des produits régionaux plus chers à acheminer.
L’initiative gabonaise n’est pas isolée. Plusieurs États du continent, du Sénégal au Kenya, ont récemment fait de la réduction de leur facture alimentaire une priorité, à mesure que la succession des crises mondiales a révélé la fragilité de leur approvisionnement. La pandémie, puis la guerre en Ukraine, ont rappelé qu’une dépendance excessive aux importations expose les populations aux flambées de prix et aux ruptures de chaîne. Pour un pays pétrolier comme le Gabon, dont les recettes d’hydrocarbures s’érodent à mesure que les gisements vieillissent, l’addition est d’autant plus lourde que la manne qui finançait les importations se tarit. Réorienter les achats vers le continent, c’est aussi parier que la Zone de libre-échange africaine finira par créer les marchés régionaux qui font aujourd’hui défaut. Encore faut-il que les voisins produisent les surplus nécessaires, et que les barrières non tarifaires, contrôles, tracasseries et coûts de transport, cessent d’étouffer le commerce intra-africain.
L’instruction présidentielle porte enfin une charge politique. Privilégier l’Afrique, c’est afficher une rupture symbolique avec l’ancienne dépendance aux importations occidentales, dans la lignée du souverainisme qui gagne le continent. Mais la souveraineté alimentaire ne se décrète pas : elle se construit sur des décennies d’investissements et de gains de productivité. Pour le Gabon, riche de pétrole et de manganèse mais pauvre en agriculture, l’enjeu est de convertir une rente extractive déclinante en capacité nourricière. La voie est étroite entre l’effet d’annonce et la transformation réelle d’une économie longtemps habituée à acheter ce qu’elle ne produisait pas.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas gabonais, est celle de savoir si l’intégration commerciale africaine peut tenir ses promesses là où les politiques nationales restent contradictoires. Une instruction en Conseil des ministres ne vaut que par les budgets et les réformes qui la suivent. En définitive, le commerce intra-africain n’est pas seulement un slogan panafricain ; il est le test de la cohérence entre ce que les États proclament et ce qu’ils financent. Pour le Gabon, le pari ne sera gagné que le jour où ses champs, et non ses seuls fournisseurs, auront changé d’adresse.














