Après cinq ans de boycott, le FFS, le PT et le RCD reviennent dans l’arène électorale. Tebboune obtient un vernis démocratique, l’opposition une bouée de sauvetage institutionnelle. Mais à l’Assemblée populaire nationale, les rôles restent distribués d’avance.

Le 2 juillet 2026, 24,5 millions d’électeurs algériens seront appelés à renouveler les 407 sièges de l’Assemblée populaire nationale. Le scrutin pourrait passer pour une formalité dans un système où la chambre basse n’a jamais sérieusement contrarié l’exécutif. Ce qui le rend significatif, c’est le retour annoncé de partis d’opposition qui avaient refusé de cautionner les législatives de 2021, les jugeant verrouillées. Le Front des forces socialistes, le Parti des travailleurs et le Rassemblement pour la culture et la démocratie ont choisi de revenir. La question n’est pas de savoir s’ils pèseront sur le prochain Parlement. C’est de comprendre pourquoi ils reviennent maintenant, et ce que ce retour dit du système qu’ils prétendent contester.

La justification officielle tient en un mot : responsabilité. Face à ce que le FFS appelle la « gravité de la situation géopolitique », avec le dossier du Sahara occidental qui tourne à l’avantage du Maroc et le front libyen qui reste instable, l’opposition historique estime qu’elle ne peut plus se permettre l’abstention. Le raisonnement est commode. Il épargne aux directions partisanes l’aveu d’une réalité plus crue : cinq ans d’absence des institutions n’ont produit aucun rapport de force, aucune pression mesurable sur le pouvoir. Le boycott, loin d’affaiblir le système, a marginalisé ceux qui le pratiquaient. Les partis absents des institutions sont aussi absents des débats, des budgets, des nominations, de tout ce qui constitue le tissu quotidien de la politique algérienne.

Tebboune a de bonnes raisons de se réjouir de ce retour. L’Assemblée sortante, élue en juin 2021 avec un taux de participation officiel de 23 %, souffre d’un déficit de légitimité que même le pouvoir ne conteste plus en privé. Avec le FLN et le RND en piliers dociles, la chambre a fonctionné comme une annexe de la présidence, votant les textes soumis sans friction perceptible. Le budget 2026, adopté en novembre dernier sans débat substantiel malgré un déficit budgétaire important, a illustré cette mécanique. L’entrée de partis identifiés comme « opposition démocratique » offre au scrutin de juillet un supplément de crédibilité dont le système a besoin, en particulier à l’international. Pour Tebboune, qui a démenti en mars l’hypothèse d’un troisième mandat tout en laissant planer une ambiguïté constitutionnelle, la participation de l’opposition est un investissement à faible coût.

Le coût est faible parce que les règles du jeu n’ont pas changé. La nouvelle loi sur les partis politiques, adoptée en 2025, impose une obligation de participation aux élections et limite à deux mandats la durée de fonction des dirigeants de partis. Le premier volet force les formations à se présenter sous peine de dissolution administrative. Le second pousse au renouvellement des appareils, mais dans un cadre que le pouvoir contrôle : les nouveaux dirigeants devront obtenir leur agrément auprès du ministère de l’Intérieur. L’architecture institutionnelle reste intacte. L’Autorité nationale indépendante des élections, créée pour garantir la transparence du processus, opère sous une tutelle que les partis d’opposition eux-mêmes dénoncent sans pour autant en faire un motif de retrait.

Le véritable enjeu de ces législatives n’est pas parlementaire, il est sociétal. L’Algérie post-Hirak vit une dépolitisation accélérée de sa jeunesse. Le taux de participation de 2021 traduisait moins un rejet organisé du système qu’une indifférence structurelle à la chose politique. Les partis qui reviennent dans l’arène doivent convaincre non pas le pouvoir de leur accorder des sièges, mais une société civile qui les a oubliés. Le FFS, fondé par Hocine Ait Ahmed en 1963, porte l’héritage de la plus ancienne opposition algérienne, mais sa base militante s’est érodée depuis la mort de son fondateur en 2015. Le PT de Louisa Hanoune incarne une gauche tribunitienne qui a su, par moments, capter la colère sociale. Le RCD représente la revendication identitaire kabyle et le projet laïque. Aucun de ces partis n’a réussi, depuis le Hirak de 2019, à transformer la mobilisation de rue en capital électoral durable.

Le contexte géopolitique que l’opposition invoque n’est pas un prétexte anodin. L’Algérie se trouve dans une position d’isolement relatif sur le dossier saharien depuis que Washington a réaffirmé en 2025 puis en 2026 son soutien au plan d’autonomie marocain. La relation avec Paris reste compliquée par les contentieux mémoriels et migratoires. Le rapprochement avec Moscou, accéléré depuis 2022, n’offre pas de dividende diplomatique tangible sur les dossiers qui comptent. Tebboune a besoin de présenter une Algérie politiquement unie, et une Assemblée multipartite, même cosmétique, sert ce récit de cohésion nationale.

La mécanique qui se met en place est celle d’une cooptation consentie. L’opposition revient, obtient quelques dizaines de sièges, acquiert une tribune parlementaire et accède aux ressources institutionnelles qui lui permettent de survivre en tant qu’organisation. Le pouvoir affiche un pluralisme dont il maîtrise les termes et le périmètre. Et l’APN continue de remplir sa vocation réelle : non pas légiférer de manière autonome, mais valider les arbitrages rendus ailleurs.

Le pari le plus risqué n’est pas celui de l’opposition qui revient, mais celui du pouvoir qui croit contrôler le calendrier. Si la participation du 2 juillet reste aussi basse qu’en 2021, le retour des partis démocratiques aura servi de caution à une élection désertée. La légitimité que Tebboune cherche à reconquérir par les urnes pourrait se retourner contre lui si les bureaux de vote restent vides. Et la question que personne ne pose publiquement à Alger résonnera d’autant plus fort : à quoi sert un Parlement pluraliste quand le pouvoir ne réside pas au Parlement?