Confirmée mi-mai, l’épidémie d’Ebola qui frappe la République démocratique du Congo a déjà tué plus de deux cents personnes. Africa CDC redoute la plus grave flambée jamais enregistrée. Faute de financements, le plan continental de riposte reste largement sous-doté, exposant la souveraineté sanitaire africaine.

Depuis le 15 mai 2026, la République démocratique du Congo affronte de nouveau Ebola. À la mi-juin, le bilan officiel dépassait deux cents morts pour huit cent quatre-vingt-quatorze cas confirmés et jusqu’à trente-cinq mille contacts recensés, en RDC et dans l’Ouganda voisin. Africa CDC, l’agence sanitaire de l’Union africaine, a lancé l’alerte : cette flambée pourrait devenir la plus meurtrière jamais enregistrée sur le continent. Pour Kinshasa, déjà épuisé par la guerre dans l’Est, l’épidémie ouvre un second front, sanitaire celui-là, qui mobilise des moyens dont l’État ne dispose pas. Les premiers cas avaient été signalés dans une zone reculée, avant que la maladie ne gagne des localités plus densément peuplées, compliquant la traque des chaînes de transmission.

La menace est aggravée par la nature même du virus. La souche en cause appartient à l’espèce Bundibugyo, pour laquelle il n’existe ni vaccin homologué ni traitement spécifique, à la différence de l’espèce Zaïre contre laquelle des vaccins ont été déployés lors des précédentes flambées. Des candidats thérapeutiques sont en cours d’évaluation, mais leur disponibilité reste hypothétique à court terme. Le 5 juin, Africa CDC et l’Organisation mondiale de la santé ont lancé un plan continental conjoint de riposte, articulé autour de la détection précoce, de la prise en charge des malades et de la protection des soignants, pour une période courant de juin à novembre 2026. La létalité élevée de cette espèce, conjuguée à l’absence de parade éprouvée, place les autorités sanitaires dans une position défensive, contraintes de miser sur l’isolement des contacts et sur l’hygiène plutôt que sur la vaccination.

Le nerf de la guerre est financier, et c’est là que le bât blesse. Le plan de six mois vise cinq cent dix-huit millions de dollars. Or, selon le président burundais Évariste Ndayishimiye, président en exercice de l’Union africaine, les ressources effectivement reçues ne dépassaient pas cent millions de dollars à la mi-juin, à peine un cinquième de l’objectif. Le directeur d’Africa CDC, qui presse les États du continent de mobiliser leurs propres fonds plutôt que d’attendre des bailleurs occidentaux en repli, a fait de l’épidémie un argument de souveraineté : l’Afrique, plaide-t-il, ne peut plus déléguer indéfiniment sa sécurité sanitaire à des partenaires extérieurs.

Sur le terrain, la réalité épidémique se joue à hauteur d’hommes. Dans les zones touchées, les équipes de riposte peinent à suivre des dizaines de milliers de contacts, tandis que la méfiance des populations, héritée des épidémies précédentes et des rumeurs qui les accompagnent, complique l’isolement des malades. Les soignants, souvent en première ligne et insuffisamment protégés, paient un lourd tribut. La faiblesse des infrastructures de santé, l’étendue du territoire et l’insécurité dans l’Est, où sévissent groupes armés et déplacements massifs de population, transforment chaque nouveau foyer en course contre la montre. Dans certaines communautés, des enterrements clandestins, par refus des protocoles imposés, relancent périodiquement la contagion et sapent les efforts des équipes médicales.

La flambée déborde déjà les frontières. L’Ouganda, lui aussi concerné, et les autres voisins de la RDC redoutent une propagation que les mouvements de population et la porosité des frontières rendent plausible. Pour les économies de la région, le précédent ouest-africain de 2014 à 2016, qui avait fait plus de onze mille morts en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone et amputé la croissance de points entiers, sert d’avertissement. Fermetures de marchés, ralentissement des échanges et fuite des investisseurs guettent, prêts à transformer une crise sanitaire en choc économique régional si la riposte venait à tarder. Les compagnies aériennes et les transporteurs régionaux surveillent la situation, conscients qu’un durcissement des contrôles sanitaires pèserait aussitôt sur un commerce transfrontalier déjà fragile.

Le dossier révèle une asymétrie devenue structurelle. Les États-Unis ont débloqué cent sept millions de dollars de fonds d’urgence pour leur propre dispositif et la coordination internationale, mais la tendance de fond, depuis le désengagement amorcé par Washington et le reflux de l’aide publique au développement, est au retrait. Africa CDC, créée précisément pour réduire cette dépendance, se retrouve à quémander des financements qu’elle voulait rendre superflus. La souveraineté sanitaire proclamée se heurte au mur des budgets : sans capacités africaines de production de vaccins ni fonds d’urgence continental réellement abondé, l’autonomie reste un horizon lointain. Faute d’usines locales, les vaccins et les équipements de protection, lorsqu’ils existent, doivent encore être importés à grands frais, au rythme de décisions prises loin du continent.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir si l’Afrique saura financer sa propre sécurité sanitaire avant que la prochaine épidémie ne l’y contraigne. Ebola agit ici comme un révélateur : il met à nu la distance entre les discours de souveraineté et la réalité des caisses vides, entre une agence continentale ambitieuse et des États qui peinent à honorer leurs promesses. Pour la RDC, la course est d’abord celle de la survie. Pour le continent, c’est un test de crédibilité dont dépendra, demain, la riposte aux crises sanitaires à venir.