Les prix du carburant risquent de grimper

La flambée du brut, provoquée par le conflit au Moyen-Orient, traverse l’Afrique en sens contraire. Aux exportateurs, une aubaine fragile ; aux importateurs, l’inflation et la pression sur les devises. Derrière l’asymétrie, le rapport de la Banque mondiale du 11 juin dessine une vulnérabilité commune au continent.

Le 11 juin 2026, la Banque mondiale a livré un diagnostic brutal : le conflit au Moyen-Orient pousse la croissance mondiale vers son plus bas niveau depuis la pandémie, à 2,5 % cette année. En cause, la flambée du pétrole. Le Brent devrait s’établir en moyenne autour de 94 dollars le baril en 2026, soit 36 % au-dessus de 2025, et grimper jusqu’à 115 dollars si le détroit d’Ormuz, par où transite environ 35 % du brut acheminé par voie maritime, restait fermé. Pour l’Afrique, le choc se propage à rebours : ce qui enrichit les uns appauvrit les autres. Le scénario central de l’institution suppose un reflux des perturbations dès juillet ; à défaut, le baril pourrait s’installer durablement au-dessus de 100 dollars et amputer plus lourdement la croissance mondiale.

L’onde de choc est née de l’embrasement entre les États-Unis, Israël et l’Iran, dont les effets ont débordé les rives du Golfe. La réduction initiale de l’offre, estimée à environ dix millions de barils par jour, constitue le plus important choc d’approvisionnement jamais enregistré. La mécanique est connue : un baril plus cher gonfle les recettes des pays producteurs et la facture des pays importateurs, renchérit le transport, les engrais et, par ricochet, l’alimentation. La Banque mondiale prévoit une croissance de 4 % pour l’Afrique subsaharienne en 2026, mais avertit que les pressions les plus fortes viendront de l’inflation, notamment alimentaire. Pour un continent qui importe l’essentiel de ses produits raffinés malgré ses gisements, la facture énergétique se double d’une facture alimentaire, les engrais et le fret renchérissant de concert.

Pour les exportateurs, l’aubaine est réelle mais piégée. Le Nigeria et l’Angola, premiers producteurs du continent, voient leurs recettes en devises se redresser, offrant un répit budgétaire bienvenu. Mais les deux pays ont supprimé leurs subventions aux carburants, exposant directement leurs consommateurs aux soubresauts des cours mondiaux. Le paradoxe nigérian est saisissant : première puissance pétrolière africaine, le pays a subi en mars une hausse des prix à la pompe parmi les plus fortes du continent, de l’ordre de 65 %, nourrissant une inflation alimentaire dévastatrice. La manne du producteur ne protège plus l’automobiliste ni le ménage. L’aubaine budgétaire reste d’ailleurs suspendue à la capacité réelle de production, souvent bridée par le sous-investissement, le vol de brut ou des installations vieillissantes.

Pour les importateurs nets, le choc est frontal. Le renchérissement de l’énergie se transmet aux transports, aux intrants agricoles et aux prix alimentaires, dans des économies où ces postes pèsent lourd dans le budget des ménages. Les pays qui maintiennent des subventions, comme l’Éthiopie, voient le coût budgétaire grimper au détriment d’autres dépenses, déjà sous tension. Ceux qui les ont supprimées encaissent l’inflation de plein fouet. Partout, la pression monte sur les devises, car la facture des importations énergétiques se règle en dollars, ce qui fragilise les réserves de change et alimente la dépréciation des monnaies locales. Dans les pays à faible revenu, la part du transport et de l’alimentation dans le panier des ménages amplifie chaque hausse, transformant un choc externe en crise sociale potentielle.

Entre ces deux extrêmes, les situations se nuancent. Des pays comme le Kenya et le Sénégal, entrés depuis peu dans l’ère de la production pétrolière, ne sont pas encore en mesure de récolter les fruits de la hausse, tout en supportant comme importateurs une partie de la facture. Les producteurs disposant d’un raffinage local et de subventions, à l’image de la Libye, de l’Angola ou de l’Algérie, amortissent le choc à la pompe, mais au prix d’un fardeau budgétaire croissant. La ligne de partage ne suit donc pas seulement la frontière entre producteurs et consommateurs : elle dépend du raffinage, des marges budgétaires et des choix politiques sur les subventions. Le raffinage local, longtemps négligé, apparaît soudain comme une variable décisive : la nouvelle méga-raffinerie nigériane illustre l’intérêt stratégique de transformer sur place plutôt que d’exporter le brut pour le réimporter cher.

Le choc révèle surtout une vulnérabilité commune. Importateurs comme exportateurs, les économies africaines subissent un prix qu’elles ne fixent pas, déterminé par une crise géopolitique lointaine et par la fermeture potentielle d’un détroit qu’aucune capitale du continent ne contrôle. La hausse des cours, en gonflant les recettes des producteurs, risque par ailleurs de retarder les réformes et la transition énergétique, là où elle devrait au contraire les accélérer. Pour les dirigeants africains, la voie est étroite : profiter d’une rente passagère sans s’y enfermer, et protéger les plus pauvres de l’inflation sans creuser des déficits déjà fragiles. La dépendance au dollar pour régler la facture pétrolière ravive aussi le débat sur les monnaies et les réserves, dans un continent où la moindre tension de change se paie en inflation importée.

En définitive, la flambée pétrolière n’est pas seulement un choc de prix ; elle redessine les rapports de force entre un continent preneur de prix et des marchés mondiaux indifférents à ses équilibres internes. La question qui se pose désormais, au-delà du seul épisode de 2026, est celle de savoir si l’Afrique tirera de cette secousse l’impulsion d’une moindre dépendance, en accélérant raffinage, intégration énergétique et transition, ou si elle se contentera, une fois encore, d’encaisser les chocs venus d’ailleurs. Les flambées de 2008 et de 2022 avaient déjà sonné la même alarme, sans déclencher les investissements de résilience que les experts appelaient de leurs vœux. Tant que le baril dictera sa loi, le continent restera spectateur de sa propre facture.