Un décret du 9 juin dégage de nouvelles terres pour un complexe sidérurgique. Derrière ce geste foncier, Alger affiche son ambition : faire de l’acier le symbole d’une industrialisation hors hydrocarbures. Mais la dépendance aux capitaux et aux technologies étrangers interroge la réalité d’une souveraineté économique encore largement déclarative.

Le 9 juin 2026, le Journal officiel algérien a publié un décret exécutif, le numéro 26-227, déclassant des parcelles agricoles pour ériger un nouveau complexe sidérurgique. L’acte, technique en apparence, condense une ambition qu’Alger répète depuis dix ans sans toujours la concrétiser : arracher l’économie à la rente des hydrocarbures, qui pèse encore près de 95 % des recettes d’exportation. Avec une croissance estimée à 3,8 % pour 2026 par le Fonds monétaire international, le pays se présente en locomotive maghrébine. L’acier est devenu le visage de cette promesse : d’importateur de produits de base il y a dix ans, l’Algérie se veut désormais exportatrice de tôles et de produits à plus forte valeur ajoutée. Le pays, premier exportateur de gaz du continent, sait que la manne fossile reste un sursis : la demande européenne fluctue et la transition énergétique menace, à terme, le cœur de ses recettes.

Le fer de lance porte un nom turc : Tosyali. À Bethioua, dans la zone industrielle d’Oran, le sidérurgiste a battu en 2025 un record mondial de production de fer directement réduit, avec près de 2,43 millions de tonnes sur sa seule deuxième unité, entrée en service un an plus tôt. En janvier 2026, le groupe a expédié sa première cargaison de l’année, des tôles et du fil machine, vers la Pologne, la Lettonie, l’Italie et la Tunisie. L’objectif affiché est d’atteindre près de deux milliards de dollars d’exportations d’ici la fin de l’année, et Tosyali a annoncé un investissement supplémentaire de 2,5 milliards de dollars pour un nouveau complexe, tourné vers l’acier automobile. La première unité du site s’était déjà classée troisième mondiale pour sa production en 2025, confirmant un basculement spectaculaire : dix ans plus tôt, l’Algérie importait encore l’essentiel de son acier de base.

L’État accompagne et oriente. Le déclassement foncier du 9 juin, l’attribution de gisements comme celui de Gara Djebilet, dans le sud de Tindouf, dont le minerai doit alimenter une usine de traitement primaire, et la facilitation des autorisations traduisent une politique industrielle volontariste. Alger entend bâtir une filière intégrée, de la mine au produit fini, et capter une partie de la chaîne de valeur que les économies rentières abandonnent d’ordinaire aux importations. Le pari budgétaire est cohérent avec la doctrine officielle : réduire la facture des importations, créer des emplois qualifiés et inscrire l’Algérie dans les marchés européens voisins. L’ambition dépasse l’acier : ciment, engrais, électroménager et, demain, composants automobiles dessinent une stratégie de substitution aux importations que les pouvoirs publics financent à coups de facilités et de foncier bon marché.

Sur le terrain, les effets sont réels mais inégaux. La filière acier emploie, irrigue des sous-traitants et nourrit la fierté d’une industrialisation visible. Pourtant, la diversification reste statistiquement marginale : les ventes hors hydrocarbures, dont l’acier constitue le poste vedette, ne représentent qu’une fraction des exportations totales du pays. Pour les petites entreprises de transformation, l’accès à l’acier local à prix compétitif est une aubaine, mais la concurrence des géants intégrés peut aussi étouffer un tissu de PME encore fragile. Le foncier déclassé, prélevé sur des terres agricoles, rappelle de surcroît l’arbitrage permanent entre sécurité alimentaire et ambition industrielle. Les créations d’emplois restent par ailleurs modestes au regard d’une population active jeune et nombreuse, pour qui l’industrie lourde ne fournira jamais autant de postes que les services ou l’agriculture.

Le maillon faible se situe en amont du récit officiel. La locomotive sidérurgique est largement pilotée par des capitaux et des savoir-faire étrangers, turcs au premier chef. Les performances saluées à Oran sont d’abord celles d’un investisseur privé international, séduit par l’énergie bon marché et les facilités algériennes. Pour Alger, la voie est étroite : capter l’investissement étranger sans déléguer la maîtrise de la filière, et transformer une vitrine d’exportation en véritable souveraineté industrielle. La question de la valeur réellement captée, au-delà des volumes, reste posée : produire de l’acier sur le sol algérien ne suffit pas à garantir que la rente technologique demeure nationale.

Cette ambition s’inscrit dans une compétition régionale et un contexte mondial mouvant. Le Maroc voisin pousse ses propres atouts industriels, et le marché européen, débouché convoité, durcit ses exigences environnementales et son mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, qui pourrait renchérir l’acier importé d’Algérie. Sur le flanc énergétique, la flambée des cours du brut consécutive au conflit au Moyen-Orient offre paradoxalement à Alger une bouffée de devises qui finance la diversification tout en réduisant l’urgence de la mener. C’est l’éternel piège de la rente : les recettes du pétrole et du gaz, en gonflant, dissuadent souvent les réformes qu’elles sont censées rendre possibles. Le calendrier européen du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, appelé à monter en puissance, pourrait de surcroît rogner l’avantage compétitif d’un acier produit à partir d’une énergie encore largement fossile.

En définitive, le décret du 9 juin n’est pas seulement un outil d’aménagement ; il redessine les rapports de force entre l’État, les investisseurs et un modèle économique tiraillé entre rente et industrie. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas algérien, est celle de savoir si un État rentier peut bâtir une industrie compétitive sans en confier les clés à l’extérieur, et si l’acier d’Oran sera le socle d’une économie diversifiée ou la vitrine d’une dépendance simplement déplacée des hydrocarbures vers les capitaux étrangers. Tant que la rente coulera, la réponse restera suspendue.