Washington et Ankara resserrent leur coordination autour du plan Boulos : un Conseil présidentiel pour Saddam Haftar, le gouvernement unifié pour Abdelhamid Dbeibah. Mais Misrata gronde, le clan de Benghazi se fissure, et les urnes promises depuis 2021 disparaissent de l’équation libyenne.

 

Le 9 juin 2026, à Addis-Abeba, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine consacrait sa 1352e réunion à la Libye. Au même moment, Washington et Ankara affinaient leur coordination autour du cadre imaginé par Massad Boulos, conseiller principal de Donald Trump pour l’Afrique et le Moyen-Orient. L’architecture en discussion tient en une phrase : un Conseil présidentiel restructuré que pourrait présider Saddam Haftar, fils du maréchal de Benghazi, et un gouvernement unifié laissé à Abdelhamid Dbeibah, l’inamovible Premier ministre de Tripoli. Quinze ans après la chute de Mouammar Kadhafi, l’unification de la Libye se négocie désormais entre deux familles, sous le parrainage de deux capitales étrangères.

Le pari américain repose sur un constat d’échec. Ni les conférences internationales, ni les feuilles de route des Nations unies, ni les élections promises depuis décembre 2021 n’ont réunifié des institutions coupées en deux depuis 2014. Massad Boulos, déjà à la manœuvre sur l’adoption d’un budget unifié, propose de troquer la légitimité des urnes contre un équilibre des appétits : à l’Est la présidence et le contrôle militaire, à l’Ouest le gouvernement et sa machine de dépense. Le site Middle East Eye résume l’esprit du projet d’une formule : unir la Libye par un « grand pacte » entre deux familles régnantes. L’enjeu dépasse l’organigramme, car le pays détient les premières réserves pétrolières prouvées d’Afrique, environ 48 milliards de barils, dont la rente finance les deux administrations rivales.

La conversion turque donne au projet sa profondeur stratégique. Patronne militaire de Tripoli depuis son intervention décisive de 2019-2020, la Turquie courtise désormais la famille Haftar, qu’elle recevait hier dans le viseur de ses drones. Ankara attend des autorités de l’Est la reconnaissance du mémorandum maritime signé en 2019 avec le gouvernement d’union nationale, sésame de ses ambitions gazières en Méditerranée orientale, et veut sécuriser les chantiers que ses entreprises de construction multiplient de Benghazi à Derna. L’alignement turco-américain lève ainsi l’un des principaux verrous extérieurs du dossier libyen.

Les résistances intérieures s’annoncent autrement coriaces. À Misrata d’abord, ville natale de Dbeibah et poumon marchand de la Tripolitaine, les grandes familles d’affaires qui ont fait la fortune politique du Premier ministre ne digèrent pas l’idée de placer un Haftar au sommet de l’État. La cité, qui a fourni le gros des combattants ayant repoussé l’offensive du maréchal sur Tripoli en 2019-2020, conserve les moyens militaires de son refus, et ses brigades n’ont jamais désarmé. Plusieurs notables et conseils militaires de l’Ouest ont déjà fait savoir qu’un schéma plaçant un Haftar au-dessus de l’exécutif serait combattu, par les institutions ou par les armes.

Le clan de Benghazi n’est pas plus homogène. Saddam Haftar concentre méthodiquement le contrôle de l’appareil militaire de l’Armée nationale libyenne, mais sa promotion nourrit la rivalité avec ses frères, au premier rang desquels Belgacem, qui règne sur le fonds de développement et de reconstruction et sur les milliards de la reconstruction de l’Est. Le vieillissement du maréchal Khalifa Haftar, quatre-vingt-deux ans, transforme chaque arbitrage en répétition générale de l’héritage. Aucun des frères n’a intérêt à voir l’autre adoubé par Washington. Confier la présidence au fils cadet reviendrait donc à trancher, depuis l’étranger, une succession que la famille elle-même n’a pas réglée.

Reste l’objection de fond, formulée par l’Atlantic Council dans une analyse publiée en mai : les marchandages d’élites n’ont jamais réparé la Libye, ils l’ont fragmentée. Les compromis passés autour de la Compagnie nationale de pétrole ou de la Banque centrale ont approfondi la corruption et la capture de la rente, pendant que se dégradaient les conditions de vie des Libyens ordinaires. Le cadre Boulos reproduit cette grammaire : il distribue des institutions comme on partage un butin, sans mécanisme de redevabilité ni horizon électoral. La base constitutionnelle reste en chantier, le fichier électoral en jachère, et nul ne prétend plus fixer une date de scrutin. Le souvenir de 2014, quand la contestation d’un vote avait coupé le pays en deux, sert d’ailleurs d’argument aux partisans du pacte : sans institutions acceptées de tous, les élections elles-mêmes deviennent des détonateurs.

L’Union africaine, elle, regarde le train passer depuis le quai d’Addis-Abeba. Sa réunion du 9 juin a rappelé son attachement à un processus conduit par les Libyens eux-mêmes, formule rituelle qui masque mal sa marginalisation face au tandem américano-turc, épaulé selon les dossiers par Le Caire, Abou Dhabi et Doha. Pour les capitales africaines, l’enjeu dépasse pourtant la Libye : des routes migratoires de la Méditerranée centrale aux trafics d’armes qui irriguent le Sahel, l’avenir du pays conditionne la sécurité de toute la bande sahélo-saharienne.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas libyen, est celle de savoir si la stabilité peut naître d’un pacte dynastique conclu au-dessus des citoyens. En définitive, le cadre Boulos n’est pas seulement un organigramme de compromis ; il redessine les rapports de force entre dynasties libyennes et parrains étrangers, en repoussant une fois encore le moment où les Libyens choisiront qui les gouverne. Si le pacte aboutit, la Libye aura un État à deux têtes adossé à la rente pétrolière ; s’il échoue, chaque camp aura mesuré le prix militaire de l’autre. Dans les deux hypothèses, les urnes attendront.