Huit mois après la chute d’Andry Rajoelina, la grande concertation nationale promise par le colonel Randrianirina a encore été reportée. À Madagascar, la Refondation patine, victime d’une guerre de préséance, et la transition s’installe peu à peu dans un provisoire qui ne dit pas son nom.

Le 3 juin 2026, les Malgaches devaient assister à l’ouverture des concertations nationales censées refonder leur République. Ils ont assisté, à la place, à un nouveau report. À Antananarivo, la grande conversation promise depuis l’automne s’est encore dérobée, victime d’une querelle de préséance entre le ministère de la Refondation et le Conseil œcuménique des Églises chrétiennes, le puissant FFKM, qui revendiquent chacun la maîtrise du processus. Huit mois après la chute d’Andry Rajoelina, emporté par la rue, la transition du colonel Michaël Randrianirina patine avant même d’avoir vraiment commencé. Le symbole est cruel pour un régime qui avait fait de cette consultation le socle de sa légitimité.

Tout remonte au 17 octobre 2025. Ce jour-là, le colonel Randrianirina prête serment comme président de la Refondation, à l’issue d’un soulèvement de la jeunesse, baptisé Gen Z, qui a balayé un régime usé. L’armée tranche, le pouvoir bascule, et le nouvel homme fort promet de réorganiser les institutions avant de rendre les clés. Une feuille de route de vingt-quatre mois est dévoilée : quatre phases étalées de 2026 à 2027. Les concertations nationales doivent en poser la première pierre, en recueillant les doléances du pays profond. Mais le calendrier, sans cesse glissant, a déjà été repoussé de mai au 20 mai, puis au 3 juin, avant ce dernier accroc. Le pays n’en est pas à sa première rupture : depuis 2009, chaque décennie a vu un président chassé avant son terme, et la communauté internationale composer ensuite avec le fait accompli. L’armée, longtemps spectatrice, s’est cette fois posée en arbitre, héritant d’un pouvoir qu’elle n’avait pas explicitement réclamé.

Le pouvoir de transition assure pourtant tenir le cap. Selon la feuille de route, la deuxième phase, consacrée à la réforme de la gouvernance électorale, doit s’ouvrir dès juin 2026 et courir jusqu’en mai 2027. Le projet de Constitution de la Cinquième République serait rédigé puis soumis au public entre janvier et avril 2027. Enfin, de mai à décembre 2027, viendraient le référendum constitutionnel, la présidentielle et les scrutins territoriaux. Randrianirina a soumis son programme aux instances de la SADC dès février, signe qu’il cherche l’onction régionale. Reste que le chef de l’État a lui-même reconnu, en avril, le retard pris, aveu rare pour un régime qui se voulait expéditif. Vingt-quatre mois, sur le papier, paraissent courts pour réécrire une Constitution, réviser les listes électorales et réorganiser une administration exsangue.

Sur le terrain, l’enlisement nourrit la défiance. La jeunesse qui a fait tomber Rajoelina réclamait l’eau, l’électricité et la fin de la prédation, pas une transition sans calendrier ferme. Madagascar reste l’un des pays les plus pauvres du monde, et chaque mois gagné par le provisoire est un mois perdu pour l’investissement, l’aide et la confiance. Les délestages, qui ont mis le feu aux poudres à l’automne, n’ont pas disparu. Le sentiment, déjà exprimé dans la rue, qu’un mouvement populaire a été confisqué par l’appareil militaire, gagne du terrain à mesure que les concertations se dérobent. Plus des trois quarts des Malgaches vivent sous le seuil de pauvreté, et la monnaie locale, l’ariary, n’a cessé de se déprécier, renchérissant le riz importé qui nourrit les villes. Les bailleurs, qui avaient suspendu une partie de leurs concours après le renversement de Rajoelina, conditionnent leur retour à un calendrier crédible.

Le bras de fer autour du pilotage en dit long sur les forces en présence. Le FFKM, qui rassemble les principales confessions chrétiennes, jouit d’une autorité morale ancienne et s’estime légitime pour arbitrer le dialogue national, comme il l’a fait lors des crises précédentes. Le ministère créé pour la Refondation entend, lui, garder la main au nom de l’État. Entre les deux, la société civile, les partis et les corps intermédiaires hésitent à s’engager dans un exercice dont nul ne maîtrise les règles. Cette rivalité institutionnelle, loin d’être un détail protocolaire, conditionne la crédibilité même des conclusions qui sortiront, un jour, des concertations. Dans un pays où l’Église a souvent joué les arbitres en temps de crise, son éviction du pilotage passerait mal.

La pression monte aussi par la voie judiciaire. Un député a saisi la Haute Cour constitutionnelle pour réclamer la destitution du chef de l’État, rappelant que la légalité d’un pouvoir né d’un coup de force demeure contestée. Les partenaires extérieurs, la SADC en tête, observent un régime qui multiplie les gages de bonne volonté sans tenir ses échéances. La tentation, pour Randrianirina, est grande de prolonger une transition qui le maintient au sommet sans le soumettre au verdict des urnes. C’est précisément ce soupçon, celui d’une transition qui s’installe pour durer, que chaque report vient renforcer. Les exemples voisins, du Mali au Burkina Faso, montrent comment des transitions militaires présentées comme provisoires ont fini par s’éterniser, repoussant indéfiniment les scrutins.

Pour le colonel Randrianirina, la voie est étroite : refonder sans précipiter, mais sans s’éterniser non plus, sous peine de voir la rue qui l’a porté se retourner contre lui. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas malgache, est celle de savoir si une refondation décrétée d’en haut peut tenir la promesse d’un soulèvement venu d’en bas. À Antananarivo, les concertations finiront sans doute par s’ouvrir. Mais chaque date manquée éloigne un peu plus l’échéance de 2027 et rapproche la transition de ce qu’elle jurait de ne pas devenir : un pouvoir sans terme. Faute de quoi, la Refondation risque de n’être qu’un nouveau nom donné à une vieille pratique : celle du pouvoir qui se prolonge.