Attendu pour le second semestre 2026, le premier baril du gisement de Tilenga propulse l’Ouganda parmi les pays pétroliers. Opéré par TotalEnergies et CNOOC sur les rives du lac Albert, le projet promet des recettes nouvelles, mais expose Kampala aux risques d’un pari fossile à contretemps.

C’est une bascule que Kampala attend depuis bientôt vingt ans. Annoncé pour le second semestre 2026, avec une cible désormais resserrée autour du mois d’octobre, le premier baril commercial du gisement de Tilenga doit faire entrer l’Ouganda dans le cercle restreint des pays producteurs de pétrole. Sur les rives du lac Albert, dans les districts de Buliisa et de Nwoya, les têtes de puits sortent de terre, les stations de traitement s’achèvent, et un pays enclavé d’Afrique de l’Est s’apprête à pomper son premier or noir. Pour le président Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986, c’est l’aboutissement d’un dossier ouvert dès la découverte des réserves du Graben Albertin, au milieu des années deux mille.

Le dispositif industriel est massif. Le projet Tilenga, opéré par TotalEnergies à hauteur de 56,6 %, aux côtés du chinois CNOOC et de la compagnie nationale ougandaise UNOC, doit produire jusqu’à 190 000 barils par jour. Couplé au champ voisin de Kingfisher, piloté par CNOOC, il porte la capacité de pointe du bassin du lac Albert autour de 240 000 barils quotidiens. Sur au moins vingt ans, les deux gisements doivent livrer près de 1,4 milliard de barils de brut. Comme l’Ouganda n’a aucun accès à la mer, cette production sera évacuée par l’oléoduc East African Crude Oil Pipeline, l’EACOP, long de plus de 1 400 kilomètres, jusqu’au port tanzanien de Tanga, sur l’océan Indien.

L’oléoduc est le cœur battant et la pièce la plus disputée de l’ensemble. Estimé à environ cinq milliards de dollars, l’EACOP affichait au printemps 2026 un taux d’avancement supérieur aux trois quarts et une indemnisation des populations déplacées proche de l’achèvement. Conduit chauffé, le tube traversera des zones de biodiversité sensibles et des terres agricoles densément peuplées. Pour Kampala et Dar es Salaam, il incarne une intégration régionale tangible et la promesse de recettes d’exportation. Pour ses détracteurs, il symbolise un projet à contre-courant, lancé au moment précis où le monde dit vouloir tourner la page des énergies fossiles.

Car le pari ougandais se heurte au calendrier de la transition. Sous la pression des organisations environnementales et de leurs propres engagements climatiques, de nombreuses banques occidentales et compagnies d’assurance ont refusé de financer ou de couvrir l’EACOP. Le tour de table a dû se reconstituer autour de prêteurs asiatiques et d’acteurs régionaux, plus discrets sur les critères extra-financiers. Les communautés riveraines, elles, contestent la lenteur ou l’insuffisance des compensations foncières, tandis que des militants poursuivent leurs recours devant les juridictions est-africaines et européennes. L’Ouganda découvre ainsi, avant même son premier baril, que l’ère des hydrocarbures n’offre plus l’unanimité financière dont bénéficiaient les producteurs du siècle dernier.

À ces vents contraires s’ajoute l’incertitude des prix. Lancé dans un environnement où la demande mondiale de brut pourrait plafonner avant la fin de la décennie, le projet mise sur deux décennies d’exploitation pour amortir des investissements colossaux. Si les cours fléchissent durablement, la rentabilité des barils du lac Albert, coûteux à extraire et à transporter sur 1 400 kilomètres, se trouvera comprimée. Kampala a négocié des participations et des clauses de partage de production, mais l’essentiel du risque de marché demeure. Le pays parie qu’il monétisera ses réserves avant que la transition ne referme la fenêtre, un calcul que tout retard supplémentaire rendrait plus périlleux.

L’enjeu déborde largement les frontières ougandaises. L’oléoduc fait de la Tanzanie un partenaire de premier plan, qui percevra des droits de transit et verra son port de Tanga monter en puissance, et il arrime les deux pays dans une dépendance mutuelle de plusieurs décennies. Pour la Communauté d’Afrique de l’Est, le chantier illustre une intégration par les infrastructures lourdes, là où l’union douanière patine encore. Pékin, à travers CNOOC et les prêteurs qui ont pris le relais des banques occidentales, gagne un point d’appui durable dans une région que se disputent les grandes puissances. Le pétrole ougandais n’est donc pas qu’une affaire de barils, il dessine des alliances, des routes commerciales et des rapports de force qui lui survivront.

Reste l’enjeu central pour un État qui n’a jamais géré de manne pétrolière, la gouvernance de la rente. Les recettes attendues, plusieurs milliards de dollars sur la durée, peuvent financer routes, écoles et électricité, ou nourrir la corruption et le clientélisme qui guettent toute économie soudain irriguée d’argent facile. L’Ouganda a créé un fonds pétrolier, une compagnie nationale et un cadre réglementaire, mais l’histoire du continent regorge de promesses englouties. Du delta du Niger au Tchad, la malédiction des ressources a souvent transformé la richesse du sous-sol en fragilité politique et en dépendance accrue à une seule exportation.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ougandais, est celle de savoir ce que vaut un nouveau producteur de pétrole dans un monde qui prétend s’en détourner. Kampala arrive sur le marché au moment où les financiers se retirent, où les prix vacillent et où le climat impose ses contraintes. Le premier baril de Tilenga sera une victoire symbolique et une recette bien réelle. Mais il scellera aussi l’arrimage de l’Ouganda à une ressource dont la valeur, et l’acceptabilité, ne cessent de se déplacer. Pour Museveni, le pétrole arrive peut-être trop tard pour être un triomphe, et juste à temps pour devenir un test.