
Près de dix mille cas vérifiés en un an, le double de l’année précédente. Le dernier rapport de l’ONU sur les violences sexuelles en temps de conflit dresse un tableau accablant, où l’Afrique des Grands Lacs, le Soudan et le Sahel concentrent l’horreur. Et l’aide aux survivantes s’effondre.
Près de dix mille. C’est le nombre de cas de violences sexuelles liées aux conflits que les Nations unies ont pu vérifier pour la seule année 2025, soit plus du double de l’année précédente. Le chiffre, contenu dans le dernier rapport annuel de l’organisation sur le sujet, n’est qu’une fraction d’une réalité largement sous-déclarée. Derrière l’arithmétique froide se cache une constante : le corps des femmes, et de plus en plus celui des hommes, est redevenu un champ de bataille à part entière.
Présenté par la représentante spéciale du secrétaire général, Pramila Patten, le document recense des faits commis dans vingt et un pays en proie à des conflits. Viols, esclavage sexuel, mariages forcés, traite, enlèvements : l’éventail des sévices y est décrit comme un arsenal délibéré, employé tour à tour comme arme de guerre, instrument de torture et outil de répression politique. La nuance importe. Ces violences ne sont pas les dommages collatéraux du chaos ; elles sont, dans nombre de théâtres, une tactique assumée, destinée à terroriser, à déplacer, à humilier des communautés entières.
L’Afrique occupe une place tragique dans cette géographie de l’horreur. L’est de la République démocratique du Congo, où l’offensive du M23 a jeté sur les routes des centaines de milliers de personnes, demeure l’un des épicentres mondiaux du phénomène. Au Soudan, la guerre entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide a fait des violences sexuelles une signature documentée des combats, en particulier au Darfour et dans la périphérie de Khartoum. Le Sahel, enfin, où des groupes jihadistes et des forces de sécurité se disputent le contrôle de pans entiers du Mali, du Burkina Faso et du Niger, alourdit un bilan que l’éloignement et l’insécurité rendent presque impossible à établir.
Ces théâtres ont en commun une caractéristique qui aggrave tout : la durée. Au Soudan, la guerre déclenchée en avril 2023 a dépassé son deuxième anniversaire sans perspective de règlement, déplaçant l’une des plus grandes populations de réfugiés et de déplacés au monde. Dans l’est congolais, le conflit se nourrit d’un cycle de prédation minière vieux de trois décennies. Plus la guerre dure, plus les violences sexuelles se banalisent, se systématisent, deviennent un instrument de contrôle des territoires et des corps. Le rapport insiste sur ce point : la répétition crée une accoutumance qui désarme autant les sociétés que les institutions chargées de répondre.
La mécanique du silence aggrave encore le tableau. La stigmatisation des victimes, la peur des représailles, l’absence de services de santé fonctionnels et la déliquescence des appareils judiciaires concourent à enfouir la réalité. Les cas vérifiés par les Nations unies ne sont, de l’aveu même de leurs auteurs, que la partie émergée d’un iceberg dont nul ne connaît la masse. Documenter relève déjà de l’exploit dans des zones où les enquêteurs n’accèdent qu’au prix de risques considérables, et où chaque témoignage recueilli expose celle ou celui qui le livre. Compter, ici, est en soi un acte de résistance.
Le rapport apporte une autre nuance, longtemps occultée. Si les femmes et les filles restent les premières visées, les hommes, les garçons et les personnes LGBTQI+ figurent aussi parmi les victimes, souvent dans les lieux de détention ou les zones de combat, où l’agression sexuelle sert d’instrument de domination et d’arrachement d’aveux. Cette reconnaissance bouscule un tabou tenace et élargit le champ de la réponse à construire, dans des sociétés où le sujet reste frappé d’un silence presque total.
Au-delà du décompte, c’est l’effondrement de la prise en charge qui inquiète. Les rédacteurs du rapport pointent un faisceau de facteurs aggravants : l’insécurité qui interdit l’accès des humanitaires, les déplacements massifs qui dispersent les victimes, et surtout l’assèchement des financements. La contraction de l’aide internationale, amplifiée par le désengagement de plusieurs grands bailleurs, frappe de plein fouet les structures qui accueillent les survivantes, assurent le suivi médical, la reconstruction psychologique et l’accompagnement juridique. Au moment où les cas explosent, les moyens de les traiter se raréfient. L’équation est devenue insoutenable.
Cet écart entre l’ampleur du mal et la faiblesse de la réponse en dit long sur les priorités du moment. Les violences sexuelles en temps de guerre ont longtemps été reléguées au rang de questions secondaires, traitées après les cessez-le-feu, comme un solde de tout compte. Le rapport rappelle qu’elles sont au contraire au cœur de la mécanique des conflits contemporains, et qu’aucune paix durable ne se bâtira en les laissant impunies. Or l’impunité demeure la règle. Les poursuites sont rares, les condamnations exceptionnelles, et les institutions judiciaires des pays concernés, quand elles fonctionnent, sont débordées ou complices.
Que faire de ce constat ? La tentation de l’accoutumance guette, tant ces chiffres se répètent, année après année, dans une indifférence polie. Pourtant, le doublement des cas vérifiés en douze mois n’est pas une fatalité statistique : il traduit une dégradation réelle, mesurable, des conditions faites aux civils dans les guerres africaines et au-delà. La justice internationale, de la Cour pénale aux mécanismes d’enquête créés au cas par cas, dispose des outils pour documenter et un jour juger ces crimes. Encore faut-il la volonté politique de les actionner, et les moyens de protéger celles et ceux qui témoignent. À défaut, le prochain rapport ne fera qu’aligner de nouveaux records, et la communauté internationale continuera de compter des victimes qu’elle a renoncé à défendre.















