
Un général à la retraite enlevé sur la route d’un mariage, seize morts quelques jours plus tôt dans le même État. À Katsina, le banditisme n’épargne plus personne, pas même les anciens galonnés de l’armée. Au nord-ouest, la stratégie sécuritaire de Bola Tinubu vacille.
Samedi, sur une route de l’État de Katsina, dans le nord-ouest du Nigeria, des hommes armés ont intercepté un convoi. Leur prise : Rabe Abubakar, général de division à la retraite et ancien porte-parole de l’armée nigériane, qui se rendait à un mariage. Son chauffeur, blessé, a réussi à fuir et à donner l’alerte. L’enlèvement d’un officier de ce rang n’est pas un fait divers de plus. C’est le symptôme d’un État qui ne parvient plus à protéger les siens, jusque dans les rangs de ceux qui ont incarné sa force.
Le nord-ouest nigérian est devenu, en une décennie, l’épicentre d’une insécurité d’un genre particulier. Ici, la menace ne porte pas l’étendard de Boko Haram ou de l’État islamique, cantonnés au nord-est. Elle est le fait de groupes que l’on désigne, faute de mieux, sous le terme de bandits : des bandes armées qui vivent du rapt, du vol de bétail et du racket des villages. Le phénomène a sa géographie, Zamfara, Sokoto, Katsina, et son économie, celle de la rançon, qui finance l’achat d’armes et perpétue le cycle. Quelques jours seulement avant l’enlèvement du général, une attaque dans le même État avait fait au moins seize morts.
Que la violence atteigne un ancien général dit quelque chose de l’érosion du contrat sécuritaire nigérian. Katsina n’est pas un territoire effacé des cartes : c’est l’État d’origine de l’ancien président Muhammadu Buhari, militaire de carrière élu en 2015 sur la promesse de rétablir l’ordre. Dix ans plus tard, ni la posture martiale ni les opérations militaires successives n’ont brisé la mécanique des bandes armées. L’armée fédérale, déjà étirée sur plusieurs fronts, du bassin du lac Tchad au delta du Niger, n’a ni les effectifs ni le maillage pour tenir les pistes rurales où prospèrent les ravisseurs.
Pour Bola Tinubu, élu en 2023 sur le slogan du Renewed Hope, la persistance des enlèvements est un échec qui mine le reste de son bilan. Le président a fait de la sécurité l’une de ses priorités affichées, multipliant les remaniements à la tête de l’appareil militaire et les déclarations martiales contre le paiement des rançons. Mais l’État fédéral se heurte à une contradiction structurelle : interdire la rançon, c’est exposer des familles entières à l’exécution de leurs proches ; la tolérer, c’est alimenter l’industrie même que l’on prétend combattre. Entre les deux, Abuja n’a pas tranché, et les communautés rurales paient le prix de cette indécision.
Les chiffres, lorsqu’ils existent, donnent le vertige. Le nord-ouest et le centre du Nigeria comptent, selon les organisations de sécurité, plusieurs milliers de combattants répartis en dizaines de groupes, souvent sans idéologie ni revendication politique, mais dotés de motos, d’armes automatiques et d’une parfaite connaissance du terrain. Les enlèvements de masse, dont celui, resté dans les mémoires, de centaines d’élèves arrachés à leurs dortoirs, sont devenus un mode opératoire industriel. Les rançons, payées en liquide ou en nature, irriguent une économie souterraine que ni la fermeture des réseaux téléphoniques ni les coupures d’électricité décrétées par certains gouverneurs n’ont réussi à tarir.
À cette faillite répond une autre, plus insidieuse : celle de la confiance. Dans des États où l’armée est perçue tantôt comme absente, tantôt comme prédatrice, des communautés entières se sont tournées vers des milices d’autodéfense, parfois encouragées par les autorités locales. Ces groupes, censés combler le vide, ajoutent une couche de violence et d’arbitraire, et brouillent un peu plus la ligne entre l’ordre et le désordre. Le monopole de la force, attribut premier de l’État, s’effrite ainsi par le bas, remplacé par une mosaïque d’acteurs armés que nul ne contrôle vraiment.
L’affaire Abubakar agit comme un révélateur. Un général à la retraite n’est pas une cible anonyme : son enlèvement vaut message, et trahison du pacte tacite qui voulait que les élites de l’appareil sécuritaire restent, sinon intouchables, du moins relativement protégées. En s’attaquant à l’un des leurs, les ravisseurs signifient qu’aucun statut ne met plus à l’abri, et que la frontière entre le banditisme rural et la déstabilisation politique du septentrion se brouille. Le calcul est froid : plus la cible est notable, plus la rançon potentielle est élevée, et plus l’humiliation infligée à l’État est retentissante.
Le coût de cette insécurité ne se mesure pas seulement en vies et en rançons. Il se lit dans les champs qui ne sont plus cultivés, dans les marchés qui ferment, dans les écoles désertées de tout un Nord où l’enlèvement collectif d’élèves est devenu une hantise. La crise alimentaire qui couve dans le septentrion du pays, premier réservoir agricole du Nigeria, est en partie fille de cette violence. L’insécurité y a la valeur d’un impôt informel prélevé sur l’économie entière, et que nul budget fédéral ne compense.
Reste à savoir ce que l’État fédéral fera de cet électrochoc. Les précédents n’incitent pas à l’optimisme : chaque enlèvement spectaculaire suscite une vague d’indignation, des promesses de fermeté, parfois une opération éclair, avant que l’attention ne retombe. Tant que les racines du banditisme, la pauvreté rurale, la compétition pour la terre et l’eau, l’effondrement de l’autorité locale, ne seront pas traitées, la rançon restera le seul langage commun entre les bandes armées et un État réduit à négocier la liberté des siens. Le sort du général Abubakar, quelle qu’en soit l’issue, n’aura fait que rappeler une vérité qu’Abuja peine à regarder en face : dans le nord-ouest, ce n’est plus seulement l’ordre qui recule, c’est l’idée même que l’État puisse encore l’imposer.















