
580 000 dollars dissimulés sous les coussins d’un canapé, une commission de trente et un députés réunie au Cap, un président qui plaide devant les juges pour suspendre sa propre destitution. Quatre ans après les faits, l’affaire Phala Phala revient hanter Cyril Ramaphosa et fissure la coalition au pouvoir.
Le 1er juin 2026, dans une salle de commission du Parlement du Cap, trente et un députés se sont penchés sur un objet improbable : un canapé. C’est sous ses coussins, dans sa ferme de Phala Phala, que Cyril Ramaphosa aurait laissé dormir près de 580 000 dollars en liquide, dérobés en février 2020 et jamais déclarés. Six ans plus tard, le mobilier de la discorde se transforme en pièce à conviction d’une procédure de destitution. Le président sud-africain, réélu en 2024 à la tête d’une coalition fragile, affronte la menace constitutionnelle la plus sérieuse de sa carrière.
L’affaire n’est pas neuve, mais elle ressurgit transformée. En 2022, un panel indépendant présidé par l’ancien juge en chef Sandile Ngcobo avait estimé que Ramaphosa avait peut-être violé la Constitution, pour avoir dissimulé le vol, omis de déclarer des devises et mêlé intérêts privés et fonction présidentielle. À l’époque, la majorité de l’ANC au Parlement avait enterré le rapport sans débat. Deux choses ont changé depuis. D’abord, l’ANC a perdu sa majorité absolue aux élections de 2024 et gouverne en coalition, le Government of National Unity, avec l’Alliance démocratique. Ensuite, la Cour constitutionnelle a tranché en 2026 une série de recours, rouvrant la voie à l’examen parlementaire que le chef de l’État croyait clos.
Le premier front est juridique. Plutôt que d’attendre le verdict des députés, Ramaphosa a saisi, fin mai, la Haute Cour du Cap occidental : il lui demande d’annuler le rapport du panel Ngcobo et de priver d’effet toute décision que l’Assemblée nationale fonderait sur ce texte. La manœuvre est habile. Elle déplace le combat du terrain politique, où le président est exposé, vers le terrain procédural, où ses avocats excellent. Ce n’est pas la première fois : dès 2022, il avait porté le rapport devant la Cour constitutionnelle, sans obtenir gain de cause sur le fond. La nouveauté tient à l’urgence. Les services du Parlement l’ont rappelé sèchement : aucune décision de justice n’interdit, à ce jour, à la commission de poursuivre. La procédure de l’article 89 suit donc son cours, en parallèle du recours, et le calendrier échappe désormais au chef de l’État.
Le deuxième front est arithmétique. Destituer un président exige une majorité des deux tiers, soit 267 voix sur 400. Le compte n’y est pas. Ni l’Economic Freedom Fighters de Julius Malema, présent dans la commission, ni le parti uMkhonto weSizwe de Jacob Zuma ne réunissent, même alliés à une fronde interne de l’ANC, les sièges nécessaires. Sur le papier, Ramaphosa survivra au vote. Le danger est ailleurs. Chaque audience publique, chaque déposition, chaque évocation du canapé et de ses liasses ronge l’autorité d’un dirigeant qui avait fait de l’intégrité son argument de vente, en 2018, contre l’ère Zuma. La commission compte des figures qui ne lui pardonnent rien : outre Malema, on y trouve John Hlophe, l’ancien juge président frappé d’impeachment, et plusieurs élus décidés à transformer chaque séance en tribunal médiatique.
Or l’érosion ne reste pas confinée au Parlement. La coalition née de 2024, où l’ANC partage le pouvoir avec l’Alliance démocratique, repose sur la stabilité personnelle de Ramaphosa, présenté aux marchés comme le garant du sérieux budgétaire. L’Alliance démocratique observe, calcule et monnaie déjà son soutien, dossier par dossier. Un président affaibli, c’est une coalition plus chère à tenir et un rand plus nerveux à chaque rebondissement judiciaire.
Le troisième front est extérieur. Selon le quotidien Cape Times, l’affaire a pris, début juin, une tournure internationale : le FBI serait désormais associé à l’examen des devises retrouvées à Phala Phala. L’origine de l’argent, produit de la vente de buffles à un acheteur venu de l’étranger, et son acheminement hors des circuits déclarés, soulèvent des questions de contrôle des changes que les frontières sud-africaines ne referment pas. Pour un pays qui peine à sortir de la liste grise du Groupe d’action financière, le signal tombe mal. Il tombe d’autant plus mal que la succession s’ouvre à l’ANC. Le congrès de 2027 approche, et chaque camp soupèse ce que la chute, ou la survie, du président changerait à la course.
L’opinion, elle, a changé de seuil de tolérance. En 2022, beaucoup de Sud-Africains voyaient encore en Ramaphosa le réformateur venu solder l’héritage de captation de l’État. En 2026, l’usure du pouvoir, la crise de l’électricité, le chômage de masse et la lassitude à l’égard de l’ANC ont érodé ce crédit. Une commission qui exhibe, semaine après semaine, l’image d’un président sommé de s’expliquer sur des liasses de dollars dissimulées, agit comme un révélateur : elle ne crée pas le discrédit, elle le met en scène. Et dans une démocratie où les urnes ont déjà sanctionné le parti dominant, la mise en scène compte autant que le verdict.
Ramaphosa franchira probablement l’obstacle du vote. Mais la vraie question n’est pas de savoir s’il sera destitué : c’est de mesurer ce qu’il restera de lui une fois la procédure éteinte. L’Afrique du Sud s’est dotée, après l’apartheid, d’institutions conçues pour tenir tête au pouvoir exécutif. En 2022, la majorité de l’ANC les avait neutralisées d’un vote. En 2026, le rapport de force a changé, et le canapé de Phala Phala est redevenu encombrant. Que la commission aboutisse ou non, elle aura prouvé une chose : à Pretoria, un président en exercice peut désormais être sommé de s’expliquer. C’est peut-être là, plus que dans le verdict, que se joue la santé de la démocratie sud-africaine.















