Un parti d’opposition menacé de dissolution, un chef emprisonné depuis plus de quatre cents jours, un massacre électoral toujours impuni. En bloquant le 25 mai la radiation de Chadema, la justice tanzanienne a opposé un rare contre-pouvoir à Samia Suluhu Hassan. Combien de temps un juge peut-il tenir seul face à l’État ?

Le 25 mai, la Haute Cour de Tanzanie a rendu une décision que peu attendaient. Par une injonction provisoire, elle a interdit au Bureau du registraire des partis politiques de poursuivre la procédure de radiation engagée contre Chadema, la principale formation d’opposition, jusqu’à l’examen du dossier sur le fond. Dans un pays où l’appareil d’État avait, ces derniers mois, semblé verrouiller toute contestation, un juge vient de rappeler qu’il existe encore une frontière. Une frontière fragile, mais réelle, et c’est déjà une nouvelle en soi.

L’enjeu dépasse de loin la procédure. Le registraire reprochait à Chadema des propos « incitatifs » et hostiles au gouvernement, notamment l’accusation lancée contre la présidente Samia Suluhu Hassan d’avoir ordonné le bain de sang du 29 octobre 2025. Ce jour-là, lors d’une élection générale dont Chadema et le parti ACT-Wazalendo avaient été écartés, la répression a fait, selon plusieurs organisations, des centaines de morts. Radier le parti reviendrait à effacer le principal témoin gênant d’un scrutin déjà contesté, remporté par la présidente avec plus de quatre-vingt-dix-sept pour cent des voix.

Le revirement est brutal au regard des espoirs de 2021. À la mort de John Magufuli, Samia Suluhu Hassan avait incarné l’ouverture : levée d’interdictions, dialogue renoué avec l’opposition, image internationale soignée. Quatre ans plus tard, le visage a changé. Tundu Lissu, chef de Chadema, est détenu depuis son arrestation en avril 2025, poursuivi pour trahison, et serait aujourd’hui souffrant après plus de quatre cents jours derrière les barreaux. Human Rights Watch a dénoncé une répression « éhontée ». L’ouverture promise s’est refermée, et le pays a basculé dans une séquence autoritaire que la Communauté est-africaine observe sans agir.

Le premier enseignement de l’injonction du 25 mai concerne l’équilibre des pouvoirs. En Tanzanie, le registraire des partis n’est pas un arbitre neutre : il dépend de l’exécutif et dispose d’une arme redoutable, le pouvoir de rayer une formation de la carte d’un simple trait de plume. En suspendant ce pouvoir, la Haute Cour pose une question dérangeante pour le Chama Cha Mapinduzi, le parti au pouvoir sans interruption depuis 1977 : un instrument administratif peut-il servir à liquider une opposition que les urnes, pourtant verrouillées, n’ont pas réussi à faire taire ?

Le deuxième enseignement est politique. Chadema a repris l’initiative. Après des mois de paralysie, le parti a renoué avec les meetings, de Kahama jusqu’à l’intérieur du pays, autour de trois mots d’ordre : la libération de son président, une nouvelle Constitution et la vérité sur les tués du 29 octobre. Cette réorganisation inquiète le pouvoir. Le 18 mai, Mary Chatanda, présidente de l’aile féminine du CCM, a promis publiquement d’« en finir » avec Chadema si elle en avait les moyens. La menace, assumée à voix haute lors d’un meeting, dit l’état d’esprit d’un appareil qui ne supporte plus la contradiction. La bataille s’est aussi déplacée hors des frontières. Faute de tribune intérieure, l’opposition tanzanienne mise sur l’internationalisation de son combat, alertant la Communauté est-africaine, les chancelleries occidentales et les organisations de défense des droits. Mais la région, jalouse de sa stabilité, répugne à sanctionner l’un des siens, et Dar es Salaam le sait parfaitement.

Le troisième enseignement est plus large. La Tanzanie était, il y a peu encore, citée comme un modèle de stabilité en Afrique de l’Est. Sa dérive met à nu une mécanique commune à plusieurs régimes du continent : on n’interdit plus brutalement les partis, on les étouffe par le droit, l’administration et la justice ordinaire. La radiation pour « incitation », l’inéligibilité pour vice de forme, la détention pour trahison : autant d’outils parfaitement légaux qui produisent un résultat profondément illibéral. C’est contre cette ingénierie patiente que la Haute Cour vient, ponctuellement, de se dresser. Le procédé séduit les pouvoirs parce qu’il préserve les apparences. Un parti interdit par la force indigne les opinions ; un parti radié pour vice de procédure se conteste devant un juge, dans la langue feutrée du droit administratif. La coercition change de visage sans changer de but : il s’agit toujours de faire taire ceux qui dérangent, mais proprement, dossier à l’appui.

Il ne faut pourtant pas se méprendre sur la portée du geste. Une injonction provisoire n’est pas une victoire ; c’est un sursis. Le fond reste à juger, et l’histoire judiciaire tanzanienne regorge de décisions courageuses ensuite contournées, vidées de leur substance ou simplement ignorées. Un juge isolé ne fait pas un État de droit. Pour que la décision du 25 mai compte vraiment, il faudrait qu’elle s’inscrive dans une résistance institutionnelle plus large, celle d’une magistrature, d’une presse et d’une société civile décidées à ne pas céder. Rien, pour l’instant, ne garantit cette convergence.

La Tanzanie joue donc, sans le dire, une partie qui dépasse Chadema. Si la radiation finit par être prononcée, le pays aura franchi un seuil : celui d’un système où l’opposition n’existe plus qu’à la merci d’un fonctionnaire. Si l’injonction tient, il aura prouvé qu’un contre-pouvoir reste possible, même affaibli, même isolé. Entre ces deux trajectoires, l’arbitre n’est plus le palais présidentiel, mais une salle d’audience de Dar es Salaam. C’est peu, et c’est beaucoup : dans bien des capitales africaines, ce dernier rempart a déjà cédé.