À l’Élysée fin mai 2026, Ibrahim Dbeibah et Saddam Haftar se sont assis face à face, sous l’égide de l’envoyé spécial américain Massad Boulos. Le plan Trump pour la Libye marie deux dynasties autour de vingt-deux milliards de dollars de recettes pétrolières et d’un calendrier électoral incertain.

La rencontre n’a fait l’objet d’aucun communiqué officiel. Pourtant, au cours de la dernière semaine de mai 2026, l’Élysée a discrètement accueilli Ibrahim Dbeibah, conseiller du premier ministre du Gouvernement d’union nationale de Tripoli, et Saddam Haftar, deuxième fils du maréchal Khalifa Haftar et chef de la 106e brigade basée à Benghazi. Massad Boulos, conseiller principal de Donald Trump pour l’Afrique et le Moyen-Orient, a présidé la séance. Selon les sources convergentes du Libya Observer et de Middle East Eye, Paris servait de cadre neutre à une discussion sponsorisée par Washington : remplacer dans l’année les deux dirigeants encore en place, l’oncle Abdul Hamid Dbeibah à Tripoli et le maréchal Haftar à Benghazi, par les fils respectifs, pour bâtir une autorité de transition unifiée d’ici la fin 2026.

Le pari de la Maison-Blanche repose sur un calcul pétrolier. La production libyenne a atteint en 2025 une moyenne de 1,37 million de barils par jour, son plus haut niveau depuis douze ans, dégageant vingt-deux milliards de dollars de recettes brutes, soit quinze pour cent de plus qu’en 2024. L’accord signé en janvier 2026 avec TotalEnergies et ConocoPhillips, d’une valeur de vingt milliards de dollars sur vingt-cinq ans, a confirmé l’appétit des compagnies occidentales. Pour Washington, l’unification politique n’est plus une fin idéaliste mais un instrument de sécurité énergétique européenne, alors que la fermeture intermittente du détroit d’Ormuz, depuis l’embrasement de juin 2025, a fait grimper le Brent autour de cent trente dollars. La Libye, à condition d’être stabilisée, devient le déversoir de secours du marché atlantique.

La fragilité du dispositif crève les yeux. Le maréchal Haftar, soixante-quatorze ans, ne lâche aucune de ses cartes. Il contrôle la totalité du Croissant pétrolier de Ras Lanouf à Es Sider, héberge sur ses bases la force africaine russe rebaptisée Africa Corps, et tient l’Armée nationale libyenne, soit près de cent mille hommes. Toute transmission dynastique en sa faveur a moins l’allure d’une succession que d’une consolidation. À l’inverse, Abdul Hamid Dbeibah, dont l’état de santé alimente toutes les rumeurs de Tripoli, n’a jamais su étendre son autorité au-delà du périmètre de Misrata et de Zaouïa, et reste otage des milices urbaines. La feuille de route onusienne d’août 2025, qui prévoyait un cadre électoral, l’unification des institutions et un dialogue national, s’est enlisée, et le forecast du Conseil de sécurité publié en mai 2026 reconnaît, avec une élégance diplomatique, des « avancées inégales ». Le risque immédiat est que le pacte parrainé par Boulos enracine la partition au lieu de la dépasser.

Les Européens regardent la scène avec circonspection. L’Italie d’Eni, premier producteur étranger en Libye depuis Mellitah, et la France de TotalEnergies, qui a relancé le bloc 95-96 dans le bassin de Mourzouq, redoutent qu’un schéma à l’américaine ne court-circuite la diplomatie multilatérale de l’envoyée spéciale du secrétaire général Hanna Tetteh. À Bruxelles, on rappelle que les sanctions contre les fils Haftar et les soupçons sur le rôle saoudien et émirati dans le financement de Benghazi pèsent encore. À Tripoli, le Haut Conseil d’État et la Chambre des représentants refusent de cautionner toute solution qui sauterait la case électorale. Reste l’opinion libyenne, lasse de quinze ans de feuilles de route avortées et que la fermeture spéculative des terminaux pétroliers, en avril, a privée pendant trois semaines de subventions d’État.

Le déplacement du centre de décision libyen vers Washington et Paris déstabilise plusieurs acteurs régionaux. L’Égypte, qui parraine depuis 2014 le maréchal Haftar et qui a accueilli en octobre 2025 le quatrième sommet quadripartite Le Caire, Tunis, Alger, Tripoli, voit son rôle de médiateur s’effriter. Les Émirats arabes unis, principal bailleur de la 106e brigade par l’intermédiaire de canaux financiers transitant par Dubaï, n’ont jamais été conviés aux discussions parisiennes. La Russie, dont les six mille hommes d’Africa Corps stationnés à Maaten al-Sarra et à Tobrouk constituent le principal levier militaire de Benghazi, observe avec une circonspection croissante un schéma qui pourrait, à terme, ramener Haftar dans le giron occidental. La Chine, enfin, dont les compagnies pétrolières CNPC et Sinopec négocient depuis avril des contrats d’exploration en mer Sirte, n’a obtenu aucun siège à la table des fils.

Le pacte Boulos peut accoucher d’un accord, peut-être même d’une unification institutionnelle. Il n’accouchera pas d’une démocratie. Le précédent de l’accord de Skhirat, signé en 2015 sous l’égide de l’ONU et de l’Italie, avait déjà tenté d’unifier les institutions sans passer par les urnes. Onze ans plus tard, la Libye reste partitionnée, ses ressources captées par les arrangements locaux, et son peuple privé de tout choix électoral national depuis 2014. Le scénario américain de 2026 ne corrige pas la matrice, il en accélère seulement la version dynastique. Pour Donald Trump, ce sera un succès affichable à six mois des élections de mi-mandat, et un argument de plus pour assurer le marché européen contre les chocs venus du Golfe. Pour la Libye, le prix de la stabilité importée se mesurera dans la dépendance pétrolière et la perpétuation, au sommet de l’État, de deux familles dont la légitimité reste à inventer. Le 18 juin, le Conseil de sécurité examinera le mandat de la mission onusienne. Personne, à New York, n’ignore désormais que le vrai centre de décision sur la Libye s’est déplacé, depuis quelques semaines, dans un salon discret du faubourg Saint-Honoré.