
Une ville stratégique abandonnée, un ministre de la Défense tué près de Bamako, une capitale menacée de blocus. En quelques semaines, le modèle sécuritaire que Bamako, Ouagadougou et Niamey avaient confié à Moscou s’est fissuré. L’Alliance des États du Sahel se retrouve face au vide qu’elle prétendait avoir comblé.
Les 25 et 26 avril 2026, le Front de libération de l’Azawad, coalition à dominante touarègue, et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à al-Qaïda, ont lancé des attaques synchronisées sur plusieurs points du Mali : Kita, aux portes de Bamako, mais aussi Kidal, Gao et Sévaré. La simultanéité de ces frappes, sur un territoire aussi vaste, a valeur de message. Elle dit que les groupes armés peuvent désormais frapper où ils veulent, quand ils veulent, jusque dans la périphérie de la capitale.
Le symbole le plus cruel est ailleurs. Lorsque les forces russes de l’Africa Corps, héritières du groupe Wagner, se sont retirées du verrou stratégique de Kidal, dans le nord malien, l’épisode a été perçu comme un revers humiliant pour Moscou, partenaire présenté depuis 2022 comme l’alternative crédible aux Occidentaux. La crise a culminé avec l’assassinat du ministre malien de la Défense, Sadio Camara, officier formé en Russie et architecte du basculement de Bamako vers le Kremlin, tué dans un attentat à la voiture piégée près de son domicile, attaque revendiquée par le JNIM. La tête militaire du dispositif pro-russe a été décapitée.
Pour comprendre l’ampleur du retournement, il faut rappeler le pari initial. Après les coups d’État de 2020 à 2023, les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont rompu avec Paris et la force française Barkhane, puis fondé l’Alliance des États du Sahel, d’abord bloc politique né du rejet des sanctions régionales, ensuite pacte de défense mutuelle. Le récit souverainiste promettait que des partenaires russes, libérés des scrupules occidentaux, viendraient à bout d’une insurrection que dix ans de présence française n’avaient pas écrasée. Trois ans plus tard, le bilan dément la promesse.
Les chiffres racontent l’essoufflement. Le nombre de combats impliquant des combattants russes au Mali est tombé de cinq cent trente-sept en 2024 à quatre cent deux en 2025, et l’Africa Corps n’enregistrait plus qu’une vingtaine d’incidents par mois au début de 2026, selon les données compilées par les centres de suivi des conflits. La raison est limpide : la guerre en Ukraine ponctionne les effectifs disponibles, et Moscou n’a ni les hommes ni l’intérêt stratégique d’une montée en puissance au Sahel. Le partenaire censé tout changer se révèle, à son tour, à bout de souffle.
Sur le terrain, le vide se mesure en localités perdues et en routes coupées. Le JNIM menace désormais d’un blocus complet de Bamako, appelle ouvertement les Maliens à se soulever contre la junte et à adopter la charia. Cette stratégie d’étranglement, déjà éprouvée sur des villes secondaires, vise le cœur économique du pays : couper les axes d’approvisionnement en carburant et en vivres, asphyxier la capitale, démontrer l’impuissance de l’État. La guerre sahélienne change de nature : elle n’est plus seulement une insurrection rurale, elle devient un siège.
L’onde de choc dépasse les frontières maliennes. Le Burkina Faso, où le capitaine Ibrahim Traoré a placé le pays sous une rhétorique d’état de guerre permanent, et le Niger, qui a connu des restrictions sécuritaires inédites jusque dans ses cérémonies officielles, partagent le même dépit. L’AES avait fait de la sécurité son acte fondateur et sa justification ; elle se découvre incapable de la garantir avec son seul allié russe. La question qui monte dans les états-majors n’est plus idéologique mais pratique : avec qui, désormais, tenir le terrain ?
Le coût humain de cette guerre qui dure s’alourdit à mesure que les fronts se multiplient. Les déplacements de populations atteignent des niveaux records dans le centre du Mali et l’est du Burkina Faso, les marchés ruraux ferment, les écoles aussi. Les juntes répondent par la mobilisation de supplétifs et de volontaires civils, dont l’encadrement laisse à désirer et que les organisations de défense des droits humains accusent régulièrement d’exactions. À la violence des groupes armés répond une contre-violence d’État qui nourrit, en retour, le ressentiment dont l’insurrection se repaît.
Sur le plan diplomatique, l’AES a brûlé ses vaisseaux. En quittant la Cédéao au début de 2025, les trois régimes se sont privés d’un cadre régional de coopération sécuritaire et économique, au moment précis où la menace aurait exigé davantage de coordination, non moins. La création annoncée d’une force unifiée de plusieurs milliers d’hommes peine à se concrétiser, faute de moyens et de chaîne de commandement éprouvée.
C’est là que s’ouvre la prochaine bataille, diplomatique celle-là. Washington, qui négocie un nouveau langage avec les régimes sahéliens autour des minerais critiques, observe le reflux russe avec intérêt. La Turquie, les drones et les sociétés de sécurité d’autres horizons frappent à la porte. Mais aucun de ces acteurs ne propose de solution miracle à un problème que ni la France hier, ni la Russie aujourd’hui, n’ont su résoudre : une insurrection enracinée dans la gouvernance, la pauvreté et les fractures communautaires, qu’aucune force étrangère ne réglera à la place des États concernés.
Le retrait de Kidal n’est donc pas seulement un revers tactique pour Moscou, c’est l’effondrement d’une illusion partagée. Les juntes avaient vendu à leurs opinions l’idée qu’il suffisait de changer de parrain pour gagner la guerre. La déroute de l’Africa Corps administre la preuve inverse : le problème n’a jamais été le drapeau du partenaire, mais l’absence d’un projet politique capable de reconquérir les populations. Tant que cette équation restera sans réponse, le Sahel continuera de chercher, de capitale en capitale, un sauveur qui n’existe pas.















