Un barrage capable, sur le papier, d’éclairer la moitié du continent ; des capitales provinciales plongées dans l’obscurité. À l’Assemblée nationale congolaise, une question d’un député a suffi à rouvrir la plaie d’un secteur électrique en ruine. Comment la RDC peut-elle rester si pauvre en courant tout en rêvant de Grand Inga ?

Le 21 mai 2026, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale à Kinshasa, le député Jethro Muyombi, élu de Lubumbashi, adresse à la direction de la Société nationale d’électricité une question écrite sans détour : pourquoi les coupures se répètent-elles, et pourquoi le déficit de production demeure-t-il chronique ? La scène pourrait paraître routinière. Elle ne l’est pas. En quelques phrases, l’élu place le doigt sur la contradiction la plus tenace du pays : un géant hydroélectrique théorique qui laisse ses propres villes dans le noir.

Le paradoxe est connu, il n’en finit pas de fasciner. Le site d’Inga, sur le fleuve Congo, est présenté depuis des décennies comme capable d’alimenter une large part de l’Afrique. Le projet Grand Inga nourrit les discours officiels, les conférences sur le climat et les promesses d’intégration énergétique continentale. Dans le même temps, à Kinshasa, à Lubumbashi ou dans le Kasaï, le délestage rythme la vie quotidienne, contraint les entreprises à se rabattre sur des groupes électrogènes coûteux et freine toute ambition industrielle sérieuse.

Le diagnostic posé par Muyombi rejoint celui des spécialistes du secteur : des décennies de sous-investissement, une gestion défaillante et l’absence d’une vision stratégique cohérente ont vidé la SNEL de sa capacité à servir l’usager. Le réseau de transport est vétuste, les pertes techniques et commerciales considérables, et la production installée reste sans commune mesure avec les besoins d’une population de plus de cent millions d’habitants. Le résultat est implacable : la RDC affiche l’un des taux d’accès à l’électricité les plus faibles du continent, alors qu’elle dispose du premier potentiel hydroélectrique d’Afrique.

Interpellé le même jour, le ministre des Ressources hydrauliques et de l’Électricité a déroulé la feuille de route gouvernementale. Réhabilitation et construction de barrages, avec les chantiers de Kakobola, de Katende et la relance attendue d’Inga 3 ; modernisation des réseaux de transport et de distribution ; plan d’assainissement du réseau de Kinshasa destiné à réduire les coupures. Sur le papier, la réponse coche les bonnes cases. Dans les faits, elle se heurte à la mémoire d’un pays où les projets de barrages s’annoncent plus vite qu’ils ne s’achèvent.

Car le mal congolais n’est pas seulement technique, il est de gouvernance. Inga 3, en particulier, traîne derrière lui une longue histoire de tours de table internationaux défaits, de promesses de financement évaporées et de consortiums recomposés sans qu’un seul mégawatt supplémentaire ne sorte de terre. Construire un barrage suppose une chaîne ininterrompue de décisions crédibles sur dix ou quinze ans ; or l’instabilité institutionnelle, la rotation des dirigeants de la SNEL et la concurrence des priorités budgétaires brisent régulièrement cette continuité. La RDC ne manque pas de plans : elle manque d’exécution.

Les ordres de grandeur donnent le vertige. À l’échelle du continent, près de six cents millions de personnes vivent encore sans accès à l’électricité, et la RDC concentre à elle seule une part massive de ce déficit : selon les estimations des bailleurs, à peine un Congolais sur cinq dispose d’un raccordement, et la proportion s’effondre dans les zones rurales. Chaque coupure se traduit en chaînes de froid rompues, en hôpitaux contraints au groupe électrogène, en ateliers à l’arrêt. Le sous-développement électrique n’est pas une statistique abstraite : il est une taxe quotidienne sur la vie et sur la production.

L’enjeu dépasse le confort domestique. Sans électricité fiable, la transformation locale des minerais critiques, cobalt et cuivre en tête, restera un slogan. Le pays exporte une matière brute qu’il pourrait raffiner s’il disposait d’une énergie stable et bon marché ; faute de courant, la valeur ajoutée part ailleurs, vers les fonderies asiatiques ou zambiennes. Le déficit électrique n’est donc pas un dossier sectoriel parmi d’autres : il est le verrou qui maintient l’économie congolaise dans son rôle historique de pourvoyeuse de ressources non transformées.

S’y ajoute la question, jamais tranchée, du financement. Réhabiliter le réseau et bâtir de nouveaux barrages exige des milliards de dollars que l’État congolais ne peut mobiliser seul. Or les bailleurs et les investisseurs privés réclament ce que la SNEL peine à offrir : une tarification soutenable, des comptes lisibles et une stabilité réglementaire. Tant que l’entreprise restera un gouffre opaque, les capitaux iront vers des marchés plus sûrs, et le cercle vicieux du sous-investissement se refermera sur lui-même.

L’interpellation parlementaire vaut aussi pour ce qu’elle dit du contrôle démocratique. Qu’un député somme une entreprise publique de rendre des comptes, en séance, sur un service défaillant, n’a rien d’anecdotique dans un pays où les grandes sociétés d’État échappent souvent à toute reddition. Le geste reste symbolique tant que ne suivent pas des audits indépendants, une tarification transparente et une protection des investissements à l’abri des aléas politiques. Mais il installe une exigence : celle d’un État sommé d’expliquer pourquoi, sur le fleuve le plus puissant d’Afrique, le courant manque.

À l’horizon, la question demeure entière. La RDC peut continuer de vendre au monde le rêve d’un Grand Inga exportateur, vitrine commode dans les forums internationaux. Elle peut aussi choisir de réussir d’abord l’électrification de ses propres territoires, condition de toute industrialisation et de tout contrat social digne de ce nom. Les deux récits ne sont pas incompatibles, mais l’ordre des priorités, lui, n’est pas neutre. Tant que Kinshasa éclairera ses ambitions continentales avant ses quartiers, le paradoxe d’Inga restera la plus fidèle métaphore d’un pays riche de tout, sauf de courant.