
Un trader mondial, un raffineur en devenir, un bras armé de l’État congolais : l’alliance nouée autour du cobalt artisanal de la RDC vise un seul objectif, détourner vers les États-Unis un minerai stratégique que la Chine contrôle. Derrière la transaction, c’est la bataille mondiale des métaux critiques qui se joue dans les puits du Lualaba.
Dans les puits artisanaux du Lualaba et du Haut-Katanga, des dizaines de milliers de creuseurs extraient à la main, souvent dans des conditions périlleuses, le métal qui alimente les batteries du monde. Ce cobalt, longtemps écoulé vers les raffineries chinoises, pourrait bientôt prendre une autre route. Durant la semaine du 18 mai, la direction générale du Trésor français a signalé un accord entre l’Entreprise générale du cobalt, le négociant Trafigura et la société EVelution Energy, destiné à sécuriser l’approvisionnement américain en cobalt artisanal congolais. Trois acteurs, une ambition : arracher à l’orbite chinoise une part de la ressource la plus convoitée de la transition énergétique.
La République démocratique du Congo n’est pas un fournisseur parmi d’autres. Elle concentre près de 70 % de la production mondiale de cobalt, indispensable aux véhicules électriques et aux dispositifs de stockage. Mais cette domination minière s’est doublée d’une dépendance commerciale : la Chine, par ses groupes miniers et ses raffineurs, capte l’essentiel de la chaîne, de l’achat du minerai brut à sa transformation en sels et en métal raffiné. Pour contenir ce quasi-monopole, Kinshasa avait créé en 2019 l’Entreprise générale du cobalt, chargée de canaliser et de formaliser la production artisanale, longtemps livrée à des intermédiaires opaques. C’est ce véhicule public que l’accord place au centre du jeu.
L’ampleur de cette emprise donne la mesure du défi. Les raffineurs chinois absorbent la quasi-totalité du cobalt brut congolais et fournissent l’essentiel des sels de cobalt qui entrent dans les batteries assemblées en Asie. Les constructeurs automobiles américains et européens, soumis à des exigences croissantes de traçabilité et de réduction de leur dépendance, cherchent depuis des années une porte de sortie sans la trouver. C’est précisément ce vide que l’accord congolais entend combler, en offrant pour la première fois un volume de minerai certifié, orienté dès l’extraction vers une chaîne occidentale.
Le montage révèle une mécanique soigneusement pensée. À l’Entreprise générale du cobalt revient la collecte d’un minerai artisanal qu’elle entend tracer et certifier. À Trafigura, négociant de dimension mondiale, le financement et la commercialisation. À EVelution Energy, le maillon qui manquait jusqu’ici hors de Chine : une capacité de raffinage, que la société développe notamment en s’appuyant sur le corridor de Lobito, cette voie ferroviaire reliant le cœur minier congolais au port angolais sur l’Atlantique. L’ensemble dessine une chaîne d’approvisionnement parallèle, du puits congolais jusqu’au marché américain, conçue pour contourner les goulets d’étranglement contrôlés par Pékin. Sur le papier, c’est l’ébauche d’une filière occidentale du cobalt, longtemps restée à l’état de vœu.
Le corridor de Lobito n’est pas un détail technique. Soutenu financièrement par les États-Unis et leurs partenaires européens, ce chemin de fer réhabilité doit relier les régions minières de la RDC et de la Zambie au port atlantique de Lobito, en Angola, raccourcissant de plusieurs semaines l’acheminement des métaux vers les marchés occidentaux. Pour Washington, l’infrastructure est l’ossature d’une stratégie : sans voie d’évacuation maîtrisée, aucune filière alternative à la Chine n’est viable. En arrimant le cobalt artisanal à ce corridor, l’accord transforme une promesse logistique en débouché commercial concret, et donne au projet américain en Afrique centrale une raison d’être qui dépasse la seule géopolitique des transports.
L’opération s’inscrit dans une guerre plus large pour les métaux critiques. Washington, qui a fait du corridor de Lobito l’un de ses projets d’infrastructure phares en Afrique, cherche depuis des années à diversifier ses sources hors de Chine, jugées trop vulnérables aux tensions géopolitiques. De son côté, Kinshasa a appris à jouer de sa position : en 2025, la RDC a suspendu ses exportations de cobalt pour soutenir des cours déprimés par la surproduction, démontrant qu’elle pouvait peser sur le marché mondial. En adossant son cobalt artisanal à un partenariat américain, le gouvernement de Félix Tshisekedi diversifie ses débouchés et renforce son pouvoir de négociation face à des opérateurs chinois jusqu’ici en position de force. Le minerai devient un levier diplomatique autant qu’une marchandise.
Le pari comporte pourtant de lourdes incertitudes. Le cobalt artisanal traîne une réputation sulfureuse, associée au travail des enfants, aux effondrements de galeries et à des circuits d’achat informels difficiles à contrôler. Tracer ce minerai jusqu’au consommateur américain, prouver qu’il respecte des normes sociales et environnementales exigeantes, relève d’un défi logistique et éthique considérable. Formaliser la production artisanale peut, dans le meilleur des cas, sécuriser le revenu des creuseurs ; dans le pire, les enfermer dans un monopole étatique aux prix imposés. Quant au raffinage hors de Chine, il reste embryonnaire et coûteux. Entre l’annonce d’un accord et l’existence d’une filière qui tourne, l’histoire récente du secteur invite à la prudence : les projets de souveraineté minérale abondent, les réalisations se font attendre.
Reste l’essentiel : pour la première fois, un schéma crédible relie le creuseur du Lualaba au marché américain sans passer par Pékin. S’il aboutit, il marquera un tournant dans la bataille mondiale du cobalt et confirmera le statut de la RDC comme arbitre, et non plus simple réservoir, de la transition énergétique. S’il échoue, il rejoindra la longue liste des promesses minières non tenues. Entre les deux, des dizaines de milliers d’hommes continueront de descendre dans les puits, indifférents aux corridors et aux raffineries, pour quelques dollars le sac. Car derrière la géopolitique des métaux critiques, il y a toujours, au fond du trou, une pioche et une lampe frontale.














