
Les 5 et 6 août, les techniciens des entreprises sous-traitantes de Sonatel ont observé quarante-huit heures de grève. Derrière le réseau de fibre optique qui fait la fierté du premier opérateur sénégalais, ils dénoncent une précarité invisible, au moment où le groupe franchit le cap des mille milliards de francs CFA.
Par Aïssatou Diallo
Ils déploient les câbles, réparent les coupures et grimpent aux poteaux sous le soleil, mais ne figurent sur aucun organigramme. Les 5 et 6 août 2026, le collectif des techniciens des entreprises sous-traitantes de Sonatel, premier opérateur télécoms du Sénégal et filiale du groupe Orange, a décrété quarante-huit heures de grève. Derrière ce débrayage se joue une question qui dépasse largement Dakar : celle du coût humain de l’externalisation, ce modèle qui a permis à l’économie numérique sénégalaise de prospérer en confiant ses tâches les plus exposées et les moins visibles à une main-d’œuvre tenue soigneusement à distance des bilans et des conventions collectives.
Le mécanisme est désormais banal dans le secteur. Plutôt que d’employer directement les techniciens chargés du déploiement et de la maintenance du réseau, l’opérateur confie ces missions à un chapelet de prestataires spécialisés. Multelec, Tadex, Camusat, Sofatelcom, Premium, Sysroad, Afritel ou Ecotel interviennent au quotidien sur la fibre optique, colonne vertébrale de la connexion internet du pays et socle de sa transformation numérique. Les hommes du terrain travaillent donc pour Sonatel sans être de Sonatel, dans un entre-deux contractuel où la responsabilité sociale se dilue à chaque maillon de la chaîne, jusqu’à devenir la responsabilité de personne quand un conflit éclate.
Le collectif avance des griefs précis, loin de toute revendication vague. Il dénonce une baisse continue de sa rémunération et réclame une révision à la hausse des tarifs appliqués à ses prestations, érodés au fil des renégociations successives. Il exige le versement des salaires dans les délais convenus, la fin des interventions imposées les week-ends et les jours fériés sans compensation adaptée, ainsi qu’une consultation systématique avant toute mesure affectant ses conditions de travail. En creux, une demande simple et récurrente : l’ouverture d’un véritable dialogue social dans un secteur qui l’a longtemps ignoré, préférant la souplesse du contrat commercial à la rigidité du droit du travail.
Pour ces travailleurs, l’enjeu est vital. Payés à la tâche ou au forfait, souvent sans couverture sociale solide ni perspective de titularisation, ils absorbent les à-coups d’un métier physique et dangereux, comme l’a rappelé plus d’un accident sur les chantiers de la fibre. La baisse des tarifs consentis aux prestataires se répercute presque mécaniquement sur leurs revenus, dans un pays où le pouvoir d’achat urbain s’est érodé sous l’effet de l’inflation et où l’emploi formel reste une denrée rare. L’écart se creuse, béant, entre la modernité rutilante du très haut débit et la condition précaire de ceux qui, chaque jour, la rendent matériellement possible. Beaucoup n’ont ni contrat écrit stable ni assurance en cas d’accident, alors même qu’ils manipulent des équipements sous tension et travaillent en hauteur, exposés aux intempéries comme aux chutes.
Les entreprises sous-traitantes, elles, sont prises en étau. Soumises à des appels d’offres tirés systématiquement vers le bas, elles rognent sur leurs marges pour rester dans la course, puis reportent la pression sur leurs employés, faute d’alternative. Cette cascade révèle la fragilité structurelle d’un tissu de petites entreprises dépendant d’un donneur d’ordre unique et surpuissant, dont elles ne peuvent se passer. Quand un opérateur qui pèse des centaines de milliards de francs CFA fixe seul les prix de la sous-traitance, la négociation n’a plus grand-chose d’un équilibre entre partenaires, et le rapport de force penche invariablement du même côté, celui du plus gros. La concentration du marché fait le reste.
Le contraste nourrit la colère et donne à la grève sa charge symbolique. Le groupe Sonatel a annoncé un chiffre d’affaires consolidé dépassant les mille milliards de francs CFA au premier semestre 2026, après un résultat net déjà en hausse en 2025. Les grévistes y voient la preuve que la précarité n’est pas une fatalité économique subie, mais un choix de répartition assumé. Pour la direction, la voie est étroite : préserver une rentabilité qui fait d’elle un fleuron régional et un pourvoyeur de dividendes recherché, sans laisser s’installer durablement l’image d’une prospérité bâtie sur le dénuement de ceux qui tiennent le réseau à bout de bras. Les syndicats, longtemps concentrés sur les seuls salariés statutaires de l’opérateur, commencent à s’intéresser à cette périphérie précaire, signe que la question pourrait bientôt dépasser le cadre du seul secteur des télécommunications.
En définitive, la grève des techniciens n’est pas un simple conflit salarial de plus ; elle met à nu le pacte implicite de l’économie numérique africaine, où la performance éclatante des uns repose sur l’invisibilité organisée des autres. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sénégalais, est celle de savoir si les États et les régulateurs sauront encadrer la sous-traitance en cascade avant qu’elle n’érode définitivement la promesse d’emplois de qualité si volontiers brandie par le secteur. Le très haut débit relie le Sénégal au monde à la vitesse de la lumière ; encore faudrait-il qu’il relie aussi ses profits à ceux qui, patiemment, le déploient.














