
En adoptant le 5 août l’ordonnance qui met en œuvre la quatrième phase du démantèlement tarifaire de son accord de partenariat économique avec l’Union européenne, Abidjan ouvre un peu plus son marché. Derrière la technique douanière, c’est la souveraineté commerciale de l’Afrique de l’Ouest qui se joue.
Par Tunde Adeyemi
Le Conseil des ministres réuni à Abidjan le mercredi 5 août 2026 a adopté, sans grand bruit, une ordonnance portant mise en œuvre de la quatrième phase du démantèlement tarifaire prévu par l’accord de partenariat économique, l’APE, qui lie la Côte d’Ivoire à l’Union européenne. Le texte, assorti d’un projet de loi de ratification, concerne mille soixante-quatorze lignes tarifaires. Pour la première économie francophone de la CEDEAO, dont l’Europe demeure le premier partenaire commercial et le premier bailleur, la décision peut paraître anodine, presque comptable. Elle prolonge pourtant un mouvement de longue haleine dont les effets se mesurent en recettes fiscales perdues, en concurrence accrue pour les producteurs locaux et en marge de manœuvre budgétaire rognée.
Le mécanisme n’est pas neuf. Signé à titre intérimaire puis ratifié, l’APE accorde aux produits originaires de l’Union européenne un accès préférentiel au marché ivoirien, étalé sur dix ans et cinq phases, de 2019 à 2029. Les trois premières vagues sont entrées en vigueur les 1er janvier 2019, 2021 et 2024. La quatrième, effective depuis le 1er janvier 2026, découle de la migration du tarif extérieur commun de la CEDEAO, de sa version de 2017 vers celle de 2022 du système harmonisé, et l’ordonnance d’août ne fait que la traduire en droit interne. Concrètement, les marchandises européennes couvertes par ces mille soixante-quatorze lignes franchissent désormais la frontière ivoirienne sans acquitter le moindre droit de douane, du matériel industriel aux produits transformés.
Le gouvernement dirigé par le Premier ministre Robert Beugré Mambé défend une lecture résolument pragmatique. L’ouverture, plaide-t-on à Abidjan, doit abaisser le coût des biens d’équipement et des intrants importés, moderniser l’appareil productif et sécuriser l’accès sans quota des produits ivoiriens au vaste marché unique européen. Le même Conseil des ministres a d’ailleurs annoncé avoir mobilisé plus de deux cent soixante-dix milliards de francs CFA de financements extérieurs pour la sécurité, le logement, l’agriculture et l’énergie. La ratification à venir, promet-on du côté du ministère du Commerce, s’accompagnera de mesures d’appui aux filières les plus exposées à la concurrence. Les autorités rappellent en outre que l’accord garantit à Abidjan un traitement préférentiel réciproque et un calendrier négocié de longue date, censé laisser aux entreprises le temps de s’adapter à la concurrence continentale.
Sur le terrain, l’équation est plus rude qu’un communiqué ne le laisse voir. Pour l’État, chaque ligne exonérée est une recette douanière en moins, alors que les droits de porte financent encore une part non négligeable du budget et que le pays doit tenir ses engagements de discipline budgétaire. Pour les entreprises locales, en particulier les unités agroalimentaires et manufacturières encore jeunes, l’arrivée de produits européens détaxés, souvent subventionnés en amont, comprime les marges et menace des emplois. Un responsable patronal cité par la presse résume la crainte : la libéralisation profite d’abord à ceux qui produisent déjà à grande échelle, rarement aux ateliers qui cherchent encore à naître.
Les filières d’exportation, elles, jouent une partition ambivalente. Le cacao, la noix de cajou, l’hévéa ou la banane conservent un accès privilégié à l’Europe, débouché historique de la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de fèves. Mais cet avantage se paie d’une dépendance persistante à la matière première brute, au moment même où Abidjan répète vouloir transformer localement pour capter davantage de valeur ajoutée. Le règlement européen sur la déforestation, entré dans sa phase d’application, ajoute une contrainte de traçabilité coûteuse que les coopératives les plus modestes peinent à financer. La libéralisation tarifaire et l’exigence normative avancent ainsi de concert, au risque d’exclure les plus petits et de consolider les positions des grands négociants déjà établis.
C’est là que se loge l’asymétrie. L’APE ivoirien reste un accord bilatéral, conclu hors du cadre régional pourtant censé négocier d’une seule voix face à Bruxelles. Le Ghana voisin a signé un texte comparable, tandis que le Nigéria, poids lourd démographique et industriel de la CEDEAO, a longtemps refusé de parapher l’APE régional, redoutant pour ses manufactures. Cette dispersion affaiblit la position ouest-africaine et fragmente le marché commun que le tarif extérieur commun devait précisément souder. Pour Abidjan, la voie est étroite : honorer un engagement européen ancien sans saper l’intégration régionale qu’elle dit vouloir incarner, ni offrir à ses partenaires l’image d’un cavalier seul.
En définitive, le démantèlement tarifaire n’est pas seulement un calendrier douanier ; il redessine les rapports de force entre une Europe en quête de débouchés et une Afrique de l’Ouest tiraillée entre ouverture et protection de ses industries naissantes. La quatrième phase franchie, il en reste une, prévue pour 2029, qui achèvera d’exposer le marché ivoirien à la concurrence. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est celle de savoir si la libéralisation négociée pays par pays laisse encore une chance à une politique commerciale véritablement régionale, ou si elle consacre, ligne tarifaire après ligne tarifaire, la primauté du bilatéral sur le rêve d’intégration porté depuis un demi-siècle.














