
Alors que l’Éthiopie prépare trois nouveaux barrages sur le Nil, le ministre égyptien de l’Irrigation, Hani Sewilam, a prévenu le 4 août 2026 que Le Caire ne l’autorisera pas. Un durcissement verbal qui rouvre, sans issue négociée, la bataille de l’eau entre les deux pays.
Par Karim Benyahia
Le Caire, mardi 4 août 2026. Devant la presse, le ministre égyptien des Ressources en eau et de l’Irrigation, Hani Sewilam, a choisi la fermeté. « Il est bien connu que l’Éthiopie a des projets de construction de nouveaux barrages, mais l’État égyptien l’autorisera-t-il ? Non », a-t-il déclaré, cité par la chaîne TRT et la presse locale. La sortie intervient environ deux semaines après des informations faisant état d’un projet éthiopien de trois barrages supplémentaires sur le Nil, en sus du Grand Barrage de la Renaissance, inauguré à l’automne 2025. Addis-Abeba n’a pas officiellement confirmé ces projets.
Le contentieux n’est pas nouveau, mais il change de nature. Pendant plus d’une décennie, l’affrontement a porté sur le remplissage du réservoir du barrage de la Renaissance, colossal ouvrage de plus de six mille mégawatts qui a piégé, au fil des campagnes, des dizaines de milliards de mètres cubes en amont. Faute d’accord juridiquement contraignant sur le partage des eaux et l’échange de données d’exploitation, l’Éthiopie a mené le projet à son terme de manière unilatérale, malgré les protestations égyptiennes et soudanaises. En annonçant vouloir prolonger l’ouvrage par d’autres barrages, Addis-Abeba déplace la ligne de front : il ne s’agit plus d’un équipement, mais d’un programme.
L’Égypte, dont l’essentiel des ressources en eau dépend du fleuve, répond en réaffirmant sa doctrine. M. Sewilam a présenté le haut barrage d’Assouan comme la pierre angulaire de la sécurité hydrique nationale et rappelé que Le Caire réclame de longue date un mécanisme clair et contraignant d’échange d’informations, afin que les pays d’aval, Égypte et Soudan, connaissent à l’avance les lâchers d’eau et les plans annuels d’exploitation. Le pouvoir égyptien, qui a fait de la question du Nil un marqueur identitaire, mobilise aussi la diplomatie : recours aux instances africaines, appels à la médiation internationale et rappel constant d’un droit d’usage historique. Le pays a également investi dans des projets d’irrigation économe et de dessalement pour réduire sa vulnérabilité, sans que ces efforts suffisent à compenser une croissance démographique qui grignote, chaque année, la part d’eau disponible par habitant.
Pour les populations d’aval, l’enjeu est vital. En Égypte, la moindre variation du débit se répercute sur l’agriculture du delta, sur l’eau potable de plus de cent millions d’habitants et sur une balance alimentaire déjà tendue par les importations de blé. Au Soudan, le ministre égyptien a souligné que les opérations éthiopiennes ont perturbé la gestion de l’eau en aval, entre risques d’inondation mal anticipés et étiages soudains. La sécheresse observée par imagerie satellitaire dans certaines zones du Nil Bleu nourrit une angoisse ancienne : celle d’un fleuve dont le rythme échapperait désormais au Caire. Les agriculteurs du delta, déjà confrontés à la salinisation des terres et à la montée de la Méditerranée, redoutent une double peine, venue à la fois de l’amont et du littoral.
Vu d’Addis-Abeba, la lecture est inverse. L’Éthiopie revendique un droit souverain à exploiter ses ressources pour électrifier un pays où des dizaines de millions d’habitants restent privés d’énergie, et présente ses barrages comme un levier de développement et d’intégration régionale par l’exportation d’électricité. Le barrage de la Renaissance est devenu un symbole national, financé en partie par l’épargne populaire. Dans ce cadre, chaque avertissement égyptien renforce la cohésion intérieure éthiopienne autant qu’il inquiète les chancelleries, et rend d’autant plus difficile tout compromis perçu comme une capitulation.
La bataille de l’eau s’inscrit dans un jeu régional plus vaste. Le Nil traverse onze pays, et l’initiative du bassin peine à imposer un cadre partagé face aux logiques de puissance. L’Égypte cultive ses alliances, du Golfe à certains voisins de la Corne, tandis que la médiation offerte au début de 2026 par Washington n’a pour l’instant produit ni cadre ni calendrier. La rhétorique du « nous ne permettrons pas » égyptienne, si elle rassure l’opinion intérieure, réduit la marge de manœuvre diplomatique et alimente le spectre, brandi de part et d’autre, d’une escalade dont aucun des deux pays n’a réellement les moyens.
Au fond, le différend bute sur un vide juridique. Les traités de l’époque coloniale, en 1929 et 1959, qui attribuaient à l’Égypte et au Soudan la quasi-totalité du débit, sont récusés par les pays d’amont, tandis que l’accord-cadre d’Entebbe, signé par plusieurs États riverains, n’a jamais été ratifié par Le Caire. Faute d’un droit commun reconnu, chaque capitale invoque sa propre légitimité : droit historique pour l’Égypte, droit au développement pour l’Éthiopie. Le barrage de la Renaissance a ainsi révélé, plus qu’il ne l’a créée, l’absence d’un ordre juridique du fleuve, que ni l’Union africaine ni les Nations unies ne sont parvenues à imposer.
En définitive, la mise en garde du 4 août n’est pas seulement une posture ; elle acte l’échec, jusqu’ici, d’une gouvernance négociée du fleuve. La question qui se pose désormais, au-delà du seul face-à-face égypto-éthiopien, est celle de savoir si un partage de l’eau peut s’inventer sans institution capable de contraindre les parties, à l’heure où le changement climatique raréfie la ressource et multiplie les projets hydrauliques. Le Nil n’est plus seulement un fleuve : il redessine les rapports de force entre l’amont et l’aval, entre souveraineté et interdépendance. De la réponse dépendra la stabilité de tout le nord-est du continent.















