En signant, le 3 août 2026, une concession de 1,5 milliard de dollars avec le consortium Kanadevia Inova, Nareva et Itochu, Casablanca lance la première usine intégrée de valorisation énergétique des déchets d’Afrique. Un projet qui teste le modèle marocain de partenariat public-privé et sa transition circulaire.

Par Karim Benyahia

Casablanca, début août. Sur le site de Médiouna, au sud de la métropole économique du royaume, une décharge à ciel ouvert saturée depuis des années s’apprête à changer de destin. Le 3 août 2026, la ville de Casablanca a signé, selon Le Desk et le quotidien Le Matin, un contrat de concession avec le groupement conduit par la société helvético-japonaise Kanadevia Inova, associée au marocain Nareva et au conglomérat japonais Itochu. L’objet : construire et exploiter la première usine intégrée de valorisation énergétique des déchets du continent, pour un investissement estimé à 1,5 milliard de dollars.

Le dispositif, d’une durée de trente-trois ans et demi, confère au consortium l’exclusivité du traitement des ordures ménagères de l’agglomération. L’installation doit absorber environ 1,5 million de tonnes de déchets par an, avec un objectif de valorisation de 80 pour cent, et produire près d’un térawattheure d’électricité annuel grâce à un mélange associant l’incinération, un parc solaire photovoltaïque de 50 mégawatts-crête et la récupération du biogaz de décharge. Les travaux, annoncés pour le dernier trimestre 2026, restent suspendus au bouclage du montage financier local, et la mise en service complète est attendue à la mi-2030. Le projet prévoit la fermeture et la réhabilitation de l’ancienne décharge de Médiouna, dont les émissions polluent l’environnement de plus de quatre millions d’habitants.

Pour Rabat, l’opération illustre une stratégie assumée. Le royaume, qui a bâti sa réputation sur les énergies renouvelables avec ses complexes solaires et éoliens, cherche désormais à étendre le modèle du partenariat public-privé aux déchets, secteur longtemps négligé. Le Discours du Trône, prononcé fin juillet, avait fait de la mobilisation du financement domestique et de l’industrialisation les moteurs d’un Maroc émergent. La concession de Casablanca s’inscrit dans cette logique : capter des capitaux étrangers et des technologies de pointe, tout en gardant la maîtrise réglementaire et un ancrage national via Nareva, filiale du holding royal. Le calendrier n’est pas anodin : à l’approche d’échéances sportives et diplomatiques majeures, le royaume soigne l’image d’une métropole propre et moderne, vitrine d’une ambition continentale qu’il entend incarner.

Sur le terrain, les enjeux dépassent la seule production électrique. La gestion des déchets constitue, dans la plupart des villes africaines, un angle mort des politiques publiques, source de pollutions, de maladies et de conflits d’usage du sol. À Casablanca, la fermeture de Médiouna promet un assainissement attendu par les riverains, mais elle bouleverse aussi l’écosystème informel des chiffonniers, ces récupérateurs qui vivent du tri à ciel ouvert. Leur intégration, ou leur éviction, sera l’un des tests sociaux du projet, rarement évoqué dans les communiqués officiels et pourtant décisif pour son acceptabilité. Des milliers de familles vivent, directement ou indirectement, de la récupération et de la revente des matériaux ; leur reconversion, si elle n’est pas anticipée, pourrait nourrir une contestation sociale que la métropole connaît bien.

La chaîne de valeur elle-même soulève des questions. En verrouillant le traitement pour plus de trois décennies, la concession crée une position dominante dont dépendra la facture supportée, in fine, par la collectivité et, indirectement, par le contribuable. Le prix de rachat de l’électricité, les garanties publiques et les clauses de révision détermineront si l’équation reste soutenable. Les précédents internationaux montrent que les usines d’incinération, gourmandes en tonnage, peuvent décourager la réduction et le recyclage en amont, au risque de figer un modèle linéaire sous couvert d’économie circulaire. La hiérarchie des déchets, qui place la prévention et le réemploi avant l’incinération, risque de passer au second plan dès lors qu’une infrastructure lourde doit être amortie sur plus de trois décennies.

La dimension géoéconomique n’est pas absente. En attirant un consortium helvético-nippon, le Maroc conforte son rôle de plateforme d’investissement entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique, et affiche une capacité à structurer des projets complexes que peu de pays du continent maîtrisent. Casablanca ambitionne d’exporter ce savoir-faire vers d’autres métropoles africaines confrontées aux mêmes montagnes d’ordures. Mais la concurrence des modèles, chinois notamment, et la sensibilité des opinions aux tarifs de l’électricité rappellent que la vitrine technologique devra faire ses preuves économiques avant d’être répliquée.

La logique énergétique mérite, elle aussi, un examen attentif. En injectant près d’un térawattheure dans un réseau national encore dépendant du charbon et des importations, Casablanca contribue à la diversification d’un mix électrique déjà tourné vers le solaire de Ouarzazate et l’éolien de Tarfaya. Mais la combustion des déchets soulève la question des émissions et des résidus toxiques, mâchefers et fumées, dont le traitement conditionnera l’acceptabilité environnementale du site. Les autorités promettent des normes alignées sur les standards européens ; leur contrôle effectif, dans un pays où l’inspection environnementale reste embryonnaire, sera scruté par les riverains comme par les bailleurs internationaux appelés à compléter le tour de table financier.

En définitive, l’usine de Médiouna n’est pas seulement une infrastructure environnementale ; elle cristallise le pari marocain d’une modernisation par le partenariat public-privé, où la performance technique doit se conjuguer avec la justice sociale et la soutenabilité tarifaire. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas casablancais, est celle de savoir si la valorisation énergétique des déchets peut devenir un pilier crédible de la transition africaine, ou si elle risque de reproduire, à grande échelle, la dépendance aux importations technologiques qu’elle prétend dépasser. La réponse se jouera dans le bouclage financier, encore incertain, et dans la capacité de Casablanca à faire de ses ordures un bien commun plutôt qu’une rente.