Le 16 juin, quarante États ont réaffirmé leur soutien à la souveraineté marocaine sur le Sahara. Rabat transforme désormais ce capital diplomatique en projets concrets dans les provinces du Sud, où affluent les investissements étrangers. Mais la contestation sur le statut du territoire n’a pas disparu pour autant.

Rabat, juin. Le dossier qui a structuré la diplomatie marocaine depuis un demi-siècle est en train de changer de nature. Le 16 juin 2026, un groupe d’une quarantaine d’États a réaffirmé son soutien à la souveraineté pleine et entière du Maroc sur son Sahara, confirmant une bascule entamée depuis plusieurs années et longtemps espérée par Rabat. Mais l’essentiel se joue désormais ailleurs que dans les chancelleries : le royaume s’emploie à convertir ce capital politique en flux d’investissements vers les provinces du Sud, ces territoires longtemps perçus comme un coût stratégique et présentés aujourd’hui comme un nouveau pôle d’attraction économique. La logique est assumée jusque dans le vocabulaire officiel, qui parle d’un tournant où la diplomatie cède la place à l’économie pour ancrer durablement la présence marocaine.

Le mécanisme est connu. Depuis la reconnaissance américaine de 2020, puis les revirements de Madrid, de Berlin et de Paris, le Maroc a méthodiquement élargi le socle international de sa position, transformant des soutiens hésitants en appuis explicites. À cette diplomatie d’État s’ajoute désormais une diplomatie économique offensive : Rabat ouvre les provinces du Sud aux capitaux étrangers, sécurise le foncier et déroule des projets dans l’énergie renouvelable, les infrastructures portuaires, l’agroalimentaire et le tourisme. Au premier semestre 2025, plus de 16 000 hectares de foncier public ont été mobilisés à Laâyoune-Sakia El Hamra pour une quarantaine de projets, représentant plus de huit milliards de dirhams d’engagements et plusieurs milliers d’emplois annoncés. Le grand port atlantique de Dakhla, dont les travaux avancent, est érigé en vitrine de cette ambition tournée vers l’Afrique de l’Ouest.

Pour Rabat, l’équation est claire : faire du développement un argument de souveraineté. En multipliant routes, ports, parcs éoliens et zones industrielles, le royaume entend démontrer, sur le terrain, que son administration apporte la prospérité là où ses adversaires ne promettent qu’un statut juridique incertain. Washington a encouragé ses entreprises à investir dans les provinces du Sud, et l’Agence française de développement prévoit d’y engager 150 millions d’euros, signal politique autant qu’économique. Chaque inauguration devient ainsi un acte diplomatique, et chaque chantier, une pièce supplémentaire dans la consolidation d’un fait accompli que les soutiens du royaume jugent désormais difficilement réversible. La stratégie consiste à rendre le coût d’un retour en arrière prohibitif, pour les investisseurs comme pour les chancelleries qui ont déjà choisi leur camp.

Sur place, les retombées sont réelles mais inégales. Les grands projets créent des emplois, désenclavent des villes comme Laâyoune ou Dakhla et attirent une main-d’œuvre venue du nord du pays. Pourtant, une partie des populations locales, notamment sahraouies, dénonce un développement pensé d’en haut, dont les bénéfices profiteraient surtout aux investisseurs et aux nouveaux arrivants. La question de la répartition de la rente, foncière comme énergétique, reste sensible, et plusieurs organisations continuent d’interroger la place réservée aux habitants historiques dans la gouvernance de ressources présentées comme le moteur de l’avenir régional. Entre l’adhésion d’une partie de la population, qui y voit un progrès tangible, et la défiance d’une autre, qui redoute une marginalisation, le terrain est plus contrasté que les images d’inaugurations ne le laissent paraître.

Les opérateurs économiques, eux, avancent avec prudence. Investir dans un territoire dont le statut demeure contesté au regard du droit international expose à un risque réputationnel et juridique, comme l’ont rappelé plusieurs arrêts de la justice européenne sur les accords agricoles et de pêche. L’hydrogène vert, présenté comme l’avenir énergétique du Sud marocain, a ainsi relancé les accusations d’exploitation portées par le Front Polisario et ses soutiens, qui dénoncent la valorisation de ressources sans le consentement des Sahraouis. Entre l’appât d’un marché prometteur et la crainte des contentieux, les entreprises naviguent à vue, attentives aux signaux que leur envoient les grandes puissances et les juridictions internationales. Les plus exposées attendent souvent qu’un acteur de premier plan ouvre la voie avant de s’engager à leur tour.

Car la partie n’est pas close. L’Algérie, qui soutient le Polisario, voit dans cette offensive économique une tentative d’imposer par l’argent ce que le droit n’a pas tranché, et la rivalité entre Rabat et Alger structure plus que jamais le Maghreb, jusque dans les dossiers énergétique et migratoire. Aux Nations unies, la question reste formellement celle d’un territoire non autonome, et le plan d’autonomie marocain, s’il gagne du terrain auprès des capitales occidentales, n’a pas encore force de règlement. Pour le Maroc, la voie est étroite : transformer un avantage diplomatique en réalité irréversible sans cristalliser une opposition régionale qui dispose, elle aussi, de relais, de ressources et de patience. Le royaume avance vite, mais le contentieux, lui, se mesure en décennies.

En définitive, la stratégie marocaine illustre une mutation profonde de la diplomatie contemporaine : l’investissement comme prolongement de la souveraineté, le chantier comme argument géopolitique, la prospérité comme preuve de légitimité. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas du Sahara, est celle de savoir si la puissance économique suffit à clore un différend politique vieux de cinquante ans, ou si elle ne fait que recouvrir d’une couche de béton et de capitaux une fracture qui, tôt ou tard, devra trouver une issue politiquement négociée et acceptée par toutes les parties concernées, à commencer par les Sahraouis eux-mêmes.